Ces jours-ci, comme la plupart des jours, Mike McKegney est derrière le comptoir de son animalerie à Sarnia, en Ontario. Il le dit lui-même, il fait partie des chanceux : la pandémie ne l’a pas forcé à fermer sa boutique, et il peut continuer à travailler, même s’il est un peu chaviré par les images qu’il voit passer en provenance des États-Unis. « Ça fait longtemps que ça bout par là-bas », résume-t-il au bout du fil.

Richard Labbé Richard Labbé
La Presse

Dans ce coin de l’Ontario, le nom de Mike McKegney est connu, mais dans l’histoire du Canadien, ce nom n’a pas une place de choix. On pourrait se demander pourquoi : en 1974, avec un choix de quatrième tour – le 69e au total –, la direction montréalaise a fait de lui le premier joueur noir embauché par l’équipe.

« Je ne me suis jamais perçu comme étant un pionnier ou quelque chose comme ça, poursuit-il lors d’une longue conversation avec La Presse. Ce n’est pas de cette façon que je vois les choses. Je me dis seulement que si le Canadien m’a repêché, c’est que je devais être bon ! »

Mike McKegney était bon, en effet. À sa dernière saison au hockey junior ontarien, dans le maillot des Rangers de Kitchener en 1973-1974, l’attaquant a conclu le calendrier avec une récolte de 87 points en 70 matchs, dont 38 buts.

PHOTO TIRÉE DE HOCKEYDB.COM

Mike McKegney

« Je n’avais aucun but à Noël, j’ai marqué mes 38 buts lors des quatre derniers mois de la saison », se souvient-il.

Il a été repêché par le Canadien à l’été, après que l’entraîneur Scotty Bowman eut téléphoné à la maison familiale pour signifier l’intérêt du club à son endroit. Ensuite, il s’est rendu dans un chic hôtel de Toronto pour y rencontrer Ron Caron, le grand manitou du repêchage chez le CH, et pour coucher sa signature sur un contrat à deux volets, lui garantissant 50 000 $ dans la Ligue nationale et 17 000 $ dans la Ligue américaine.

À 20 ans, il s’est retrouvé au camp du Canadien en 1974 au Forum. Le vrai de vrai camp, là où il a pu patiner en compagnie des joueurs vedettes de cette dynastie qui était sur le point d’enchaîner quatre conquêtes de suite.

« Le Canadien avait l’habitude de faire deux camps, un pour les recrues et un pour les vétérans, mais cette année-là, il y a eu un seul camp. Ils étaient tous là : Guy Lafleur, Henri, Cournoyer, Serge Savard…

Je n’ai jamais senti qu’on allait me traiter de manière différente parce que j’étais noir ; au contraire, tout le monde a été extraordinaire avec moi. J’étais allé au tournoi de golf de l’équipe, et Guy s’est offert pour me reconduire à l’hôtel du club avec lui !

Mike McKegney

« Je n’ai jamais vraiment été victime de racisme dans mes années au hockey, sauf peut-être dans les rangs juniors quand on jouait à London, en Ontario, où c’était pire qu’ailleurs. Je me suis toujours dit qu’au hockey, les équipes allaient te donner une chance si tu leur donnais une chance de gagner. La couleur de la peau ne devrait pas faire partie de la conversation, mais c’est ainsi. Je ne sais pas qui fut le prochain joueur noir que le Canadien a embauché après moi… est-ce que c’est Laraque ? »

Non, ce n’est pas Georges Laraque qui est arrivé ensuite, mais bien Donald Brashear, qui a eu l’occasion de disputer 14 matchs à sa première saison dans l’uniforme du Canadien, en 1993-1994. Entre Mike McKegney et Brashear – le bagarreur Steven Fletcher est passé brièvement au sein de l’organisation au milieu des années 1980, le temps de prendre part à un match des séries avec le Canadien –, il s’est écoulé 20 ans.

McKegney refuse de blâmer la direction du Canadien pour ce vide (« peut-être qu’il n’y avait aucun joueur noir qui était prêt à faire le saut dans la LNH ? »), et il refuse aussi de blâmer quelqu’un d’autre que lui-même pour expliquer sa courte carrière, qui s’est arrêtée en 1977-1978, sans qu’il ait pu disputer un seul match avec le Canadien.

Pendant ce temps, son frère Tony McKegney a disputé plus de 900 matchs en carrière dans la LNH, incluant quelques saisons avec les Nordiques de Québec.

Occasion manquée

« J’ai joué une saison avec le club-école du Canadien, les Voyageurs [en Nouvelle-Écosse], avant de me retrouver dans les circuits mineurs… Je pense que tout avait été toujours trop facile pour moi. Je n’étais pas habitué à devoir travailler fort pour obtenir quelque chose, et il aurait fallu que je travaille plus fort en arrivant aux camps du Canadien en 1974 et en 1975 pour me faire une place. En plus, j’étais en très mauvaise condition physique. »

Sur ce point, Mike McKegney ne s’en cache pas : s’il n’avait pas fait la fête, son histoire aurait pu être fort différente.

Je n’ai pas peur de l’avouer, j’avais un problème d’alcool… Ça m’a nui et je pense que la direction du club était au courant. Je n’ai pas demandé d’aide, mais j’ai décidé de cesser de boire tout d’un coup, et je n’ai pas pris une seule goutte en 25 ans.

Mike McKegney

À ce jour, l’ancien choix du Canadien n’est pas du tout amer. Il est retourné à Sarnia, a eu des enfants qui ont eu des enfants, et il est le propriétaire de son animalerie depuis maintenant 28 ans. Le racisme, en particulier celui qu’il voit ces jours-ci à l’écran, n’est pas une réalité qu’il a connue sur les patinoires.

Ce qui ne l’empêche pas de grimacer en voyant ce qui se passe de l’autre côté de la frontière. « La violence policière envers les Noirs dure depuis de nombreuses années, et les émeutes étaient sans doute à prévoir…

« J’ai été chanceux parce que j’ai joué dans une époque différente. Il n’y avait pas beaucoup de joueurs noirs au hockey dans mon temps ; l’année de mon repêchage, les Capitals ont choisi Mike Marson, et c’est à peu près tout. Mais je n’ai pas entendu des commentaires déplacés de la part des joueurs du Canadien. Tout ce que je voulais, c’était d’avoir une chance. Si j’avais pu la saisir, j’aurais été un membre de cette équipe. »