Quand un hockeyeur de niveau junior ou universitaire est repêché par une équipe de la LNH, il lui reste généralement un bon bout de chemin avant de se retrouver sur la même patinoire que Sidney Crosby ou Connor McDavid.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Il passera une, deux, peut-être trois saisons à poursuivre son développement, dans son groupe d’âge ou directement contre des adversaires plus vieux et plus aguerris. Autrement dit, la route ne s’arrête pas là.

Les jeunes joueuses n’ont pas ce luxe. Chaque année, elles obtiennent par centaines des diplômes d’universités canadiennes et américaines. Quelques-unes d’entre elles se joignent aux programmes nationaux des deux éternelles rivales, sinon à celui de leur pays d’origine – la Suède, la Suisse… Mais pour l’écrasante majorité, l’arrêt est subit, faute d’alternatives.

Au sud de la frontière, il y a certes la Ligue nationale féminine (LNHF), qui a fait l’objet de plusieurs critiques en raison des conditions de travail qu’elle fournit à ses joueuses(1). Mais quand bien même une nouvelle ligue à grand déploiement serait mise sur pied, on peut présumer qu’elle ne compterait que sur 6 à 10 équipes à ses débuts, ce qui laisserait encore énormément de hockeyeuses en plan.

C’est ce que Danièle Sauvageau a en tête lorsqu’elle parle du « chaînon manquant » qui reste à créer pour le hockey féminin.

« Il y a un vide important », constate au bout du fil l’ex-entraîneuse de l’équipe olympique canadienne, qui demeure aujourd’hui l’une des figures les plus connues du sport au pays.

Le « système d’alimentation » [feeder system], subséquent aux niveaux junior ou universitaire, est primordial à l’établissement de toute équipe professionnelle, insiste-t-elle.

Il faut que la structure soit assez forte pour assurer à une équipe que son investissement vaut la peine.

Danièle Sauvageau

Pour illustrer la pertinence d’un tel système, Danièle Sauvageau cite en exemple le cas de l’attaquante Ann-Sophie Bettez. C’est seulement passé 30 ans que la Québécoise a intégré l’équipe canadienne, après sept saisons passées chez les Stars de Montréal puis les Canadiennes, dans la défunte Ligue canadienne de hockey féminin.

PHOTO FRANK GUNN, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Après sept saisons passées chez les Stars de Montréal puis les Canadiennes, dans la défunte Ligue canadienne de hockey féminin, Ann-Sophie Bettez (au centre) s’est finalement joint à l’équipe olympique canadienne.

« Les recruteurs le disent : à part les premiers de classe, ce n’est pas rare que le déclic se produise seulement à 23 ou 24 ans pour qu’un joueur soit de calibre pour la LNH. On laisse tomber trop de joueurs trop jeunes », estime Danièle Sauvageau.

« Pour les filles, c’est pareil. Si Ann-Sophie Bettez a pu porter le chandail de l’équipe nationale, c’est parce qu’elle a pu continuer à s’entraîner et à jouer à un haut niveau chez les Canadiennes de Montréal. Il y en a combien qui auraient pu y arriver, mais qui ont dû arrêter parce qu’elles n’avaient plus de place ?  »

Les efforts du Groupe de Montréal

C’est donc mue par cette vision que Danièle Sauvageau a mis sur pied un groupe d’entraînement de haute performance au cours de la dernière année.

Ainsi, les joueuses pouvaient converger vers la Place Bell de Laval, où elles ont eu accès à un vestiaire permanent, à des heures de glace ainsi qu’à une banque d’entraîneurs.

L’Association des joueuses professionnelles (PWHPA), regroupement de quelque 200 joueuses nord-américaines dont fait partie l’essentiel des olympiennes canadiennes et américaines, a fourni un support financier afin de louer des glaces. Mais du reste, l’exercice était à 100 % porté par du travail bénévole.

Je veux donner aux joueuses le chaînon manquant à la hauteur de ce qu’elles méritent.

Danièle Sauvageau

Ce chaînon, c’est un environnement d’entraînement adapté au niveau des hockeyeuses élites, associées ou non aux programmes nationaux, afin qu’elles soient à leur sommet si elles ont l’occasion de prendre part à des matchs – sur la scène internationale, dans le cadre des tournées de démonstration organisées par la PWHPA ou même au sein de la LNHF.

Le modèle mis en place par le « groupe de Montréal » fait déjà des petits. La PWHPA a annoncé, il y a quelques semaines, qu’en vue de sa deuxième saison, en 2020-2021, elle déploierait une structure basée sur des grappes régionales permanentes à Montréal, Toronto et Calgary, ainsi qu’au New Hampshire et au Minnesota.

Élargir le « haut de la pyramide »

Pour ce qui est du travail déjà amorcé dans la métropole, l’annonce de la PWHPA « ne change rien »; les efforts investis localement serviront à pérenniser les choses en place, dont la PWHPA devient finalement une cliente à qui le groupe de Montréal fournit un service.

Par contre, pour consolider ces bases, et même rêver d’un centre d’entraînement de haute performance en bonne et due forme, il faudra des ressources supplémentaires, par le truchement de commanditaires ou d’une aide publique.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Danièle Sauvageau, ancienne entraîneuse en chef de l’équipe olympique canadienne et directrice générale de l’équipe féminine de l’Université de Montréal

Ce n’est pas normal qu’on continue de penser que des femmes impliquées dans le hockey doivent le faire bénévolement.

Danièle Sauvageau

En élargissant ce qu’elle nomme le « haut de la pyramide », c’est-à-dire le bassin de joueuses élites adultes qui ne soit pas réservé à une poignée de joueuses de la sélection canadienne, l’effet se ferait sentir jusqu’au hockey mineur, estime-t-elle.

« Il y a peut-être cinq Québécoises qui participent aux Jeux olympiques aux quatre ans, et trois ou quatre de plus aux championnats du monde. Ça ne donne pas beaucoup de possibilités. Si on propose d’autres débouchés de haut niveau, la participation augmenterait. »

Ce projet « arrive 15 ans en retard », note toutefois Danièle Sauvageau.

Mais mieux vaut tard que jamais, répondront certaines. À commencer par les fillettes qui pourront peut-être enfin rêver d’une carrière au hockey en voyant leurs idoles briller.