Au printemps 2010, le public montréalais n’en avait que pour Jaroslav Halak. Mais dans la LNH, un autre gardien volait la vedette. Sorti de nulle part, Michael Leighton est passé à deux victoires de donner aux Flyers de Philadelphie une première Coupe Stanley en presque 35 ans. Puis il n’a pratiquement plus joué dans la LNH par la suite. Entrevue avec ce voyageur à la carrière atypique.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

« Vingt mille personnes criaient mon nom au Centre Bell pour me narguer. Leiiiiighton, Leiiiiighton ! On me demandait si ça me dérangeait. Au contraire. J’adorais ça. »

Dix ans se sont écoulés, mais Michael Leighton n’a pas oublié un seul instant des séries éliminatoires de 2010.

Il y a d’abord eu la remontée historique contre les Bruins de Boston au deuxième tour. Puis les trois blanchissages contre le Canadien en finale d’association – « j’ai encore des frissons chaque fois que j’entends des chansons qui jouaient pendant l’avant-match à Montréal ». Et bien sûr la grande finale contre les Blackhawks de Chicago, qui s’est conclue par un but en prolongation de Patrick Kane.

« C’était la pire manière de finir [la saison] pour moi, et ça me hante encore aujourd’hui, raconte au bout du fil l’ex-gardien au cours d’une longue entrevue avec La Presse. Mais c’est assez incroyable de repenser à ce qui s’est passé avant ce but-là. »

L’observation pourrait difficilement être plus juste. Car dans la carrière de Leighton, la campagne 2009-2010 est sans conteste le chapitre le plus déterminant.

Cette saison-là, Leighton l’a amorcée dans l’uniforme des Hurricanes de la Caroline. Des performances difficiles lui ont coûté son poste d’auxiliaire à Cam Ward, et personne ne l’a réclamé lorsqu’il a été placé au ballottage une première fois. Après deux semaines sombres passées sur la tribune de presse, nouveau passage au ballottage : cette fois, les nouvelles ont été meilleures.

Affligés par la malédiction historique des gardiens qui ne surprend plus personne à Philadelphie, les Flyers ont jeté leur dévolu sur Leighton pour remplacer Ray Emery, blessé à long terme.

Dans la ville de l’amour fraternel, le vétéran de 28 ans a trouvé ses repères. Une blessure au gardien Brian Boucher l’a poussé sous les projecteurs et, rapidement, il a aligné les victoires.

Blessure

À la mi-mars, alors qu’il avait le vent dans les voiles, une sévère entorse à une cheville l’a obligé à entamer une rééducation qui lui ferait rater les dernières semaines du calendrier et au moins le premier tour des séries.

Qu’à cela ne tienne, Leighton s’est vu offrir une nouvelle chance – et toute une ! – dès son retour en santé pour le cinquième match entre les Flyers et les Bruins au deuxième tour. Patrice Bergeron et sa bande avaient remporté les trois premiers duels et menaient la série 3-1.

En deuxième période, alors que son équipe est en avance 2-0, Boucher est renversé par deux joueurs dans son demi-cercle. Il se tord de douleur.

« Ma première pensée sur le banc : “oh, merde !”, se rappelle Leighton en riant. Je n’avais pas beaucoup pratiqué et je savais bien que je n’étais pas à 100 %. Mais l’équipe devant moi a si bien joué que je n’ai presque rien eu à faire. »

Leighton a été parfait, puis n’a donné qu’un but dans la rencontre suivante pour forcer un septième et ultime choc.

Momentanément, ses efforts lui ont toutefois paru vains : en moins d’une période, les Bruins s’étaient forgé une avance de 3-0. Mais c’est ce soir-là que ses coéquipiers ont orchestré une remontée phénoménale et les Flyers sont devenus seulement la troisième équipe de l’histoire de la LNH à surmonter un retard de trois matchs.

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Les joueurs des Flyers de Philadelphie célèbrent leur improbable victoire contre les Bruins de Boston, le 14 mai 2010.

« C’était absolument incroyable ! Ça m’a enlevé un poids énorme sur les épaules », résume Leighton.

Retour à Montréal

L’histoire a tourné en boucle au cours des dernières semaines : à Montréal, au printemps 2010, Jaroslav Halak était le maire de la ville. Et Michael Cammalleri, le shérif.

Après avoir vaincu coup sur coup les Capitals de Washington et les Penguins de Pittsburgh, le Canadien se retrouvait devant les Flyers, potentiellement son adversaire le plus « prenable » à ce moment.

L’histoire en a décidé autrement. Protégé par la défense hermétique dirigée par Chris Pronger – « le meilleur top 4 avec lequel j’ai joué » –, Leighton a blanchi le Tricolore non pas une ni deux mais bien trois fois en cinq rencontres. Claude Giroux, Ville Leino et les autres ont fait le reste en attaque.

Les Montréalais n’avaient tout simplement pas fait le poids devant les Flyers galvanisés par leur exploit du tour précédent.

Ils sortaient de deux séries très dures de sept matchs chacune. Halak a encore été excellent, mais les gars étaient brûlés.

Michael Leighton

La série demeure tout de même marquante pour celui qui avait momentanément fait partie de l’organisation du Canadien trois ans plus tôt. Il avait passé quelques semaines dans l’entourage de l’équipe et avait été l’auxiliaire de David Aebischer pendant deux matchs, en 2007.

« C’est une ville que j’adore, et ç’a toujours été mon amphithéâtre préféré dans la LNH. On sent la puissance des partisans. J’en garde seulement de bons souvenirs. »

La chose est passée sous silence, mais Leighton s’est blessé au dos pendant la série contre le Canadien. « C’était vraiment très raide, je peinais à toucher mes orteils. » C’est donc ralenti par cette blessure qu’il a amorcé la série finale contre les Blackhawks, une équipe plus jeune et plus rapide que celle des Flyers, et qui allait confirmer le début de la dynastie écrite par Patrick Kane, Jonathan Toews et Duncan Keith.

Les deux équipes ont chacune signé un doublé à la maison, mais les Flyers n’ont pu voler le sixième match à Philadelphie, tranché par Kane en prolongation.

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Michael Leighton regarde derrière lui après avoir accordé le but qui a permis aux Blackhawks de Chicago de gagner la Coupe Stanley, le 9 juin 2010.

« Je sais ce que j’aurais dû faire de différent pour réussir l’arrêt. On aurait pu gagner puis retourner à Chicago pour un septième match. Est-ce qu’on les aurait battus ? On ne le saura jamais… »

Dégringolade

Fort de cette expérience exceptionnelle, et à la recherche d’un nouveau contrat, Leighton a abordé l’été 2010 avec optimisme.

Plutôt que de tester le marché des joueurs autonomes, il a accepté une entente avec les Flyers, convaincu qu’on lui confierait le filet comme partant.

Mais plus rien n’a fonctionné pour lui dans la LNH à partir de ce moment. Ressentant toujours des douleurs au dos, il a été opéré pour une hernie qui l’a privé du début de la saison. Il a disputé son premier et unique match de la campagne le 30 décembre, après quoi il a été rétrogradé dans la Ligue américaine, coincé derrière le nouveau tandem de Sergei Bobrovsky et de Brian Boucher.

De 2012 à 2019, il ne jouera plus que 6 autres matchs dans la LNH, avec les Flyers (1), les Blackhawks (1) et les Hurricanes (4). Il a certes passé quelques mois chez les Blue Jackets de Columbus en 2012-2013, mais c’était une nouvelle fois pour y voir rayonner Bobrovsky du bout du banc.

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Michael Leighton a disputé 18 saisons au hockey professionnel.

Pour des raisons financières, il s’est exilé à Donetsk, en Ukraine, pour y disputer la saison 2013-2014 dans la KHL. Satisfait de son expérience, il était sur le point de signer une nouvelle entente encore plus lucrative à Sotchi, mais une méningite virale a bousillé ses chances.

De retour en Amérique du Nord, il a continué à vivoter, s’accrochant à son rêve de jouer dans la LNH. Il savait bien, toutefois, qu’il n’y serait plus qu’un troisième gardien.

Au moment de sa retraite, en octobre 2019, ses droits avaient appartenu aux Coyotes de l’Arizona, aux Penguins de Pittsburgh, au Lightning de Tampa Bay ainsi qu’aux Canucks de Vancouver, mais il n’avait connu que leurs filiales de la Ligue américaine.

Dernier arrêt

De ce long parcours de 18 saisons professionnelles au cours desquelles il a porté 21 uniformes, Leighton affirme être « fier de tout ce qu’[il a] accompli ».

Je n’ai aucun regret. J’ai trouvé du positif partout où je suis passé, même dans les endroits moins populaires. J’ai adoré chaque minute. Si mon corps me l’avait permis, j’aurais voulu jouer jusqu’à 50 ans.

Michael Leighton

S’il y a une chose qui le chatouille un peu, c’est de n’avoir jamais obtenu de véritable chance comme premier gardien. Ses plus grands succès, insiste-t-il, il les a connus en jouant beaucoup et sur une base régulière.

Maintenant qu’il a tiré un trait sur sa carrière, il affirme passer « plus de temps que jamais sur la glace », avec ses deux filles et son garçon, qui jouent tous au hockey. À 39 ans, il s’est enfin posé. Il lancera bientôt sa propre école de gardiens de but à Windsor, en Ontario, où sa famille et lui sont établis.

Si l’un de ses enfants souhaitait poursuivre une carrière comme athlète professionnel, le conseil qu’il lui prodiguerait serait assez simplement résumé : « Il faut s’amuser », lance-t-il sans hésitation.

L’affirmation peut sembler convenue. Détrompez-vous.

« Autant dans la LNH que dans la Ligue américaine, j’ai connu des gars qui n’aimaient pas jouer au hockey, assure Leighton. Ils recherchaient seulement le mode de vie qui venait avec. J’ai toujours trouvé ça déroutant, car toute ma vie, j’ai adoré ce sport.

« Alors, si mes enfants me disent dans un an qu’ils ne veulent plus jouer, je n’aurai pas de problème avec ça. Mais s’ils rêvent d’aller plus loin, ils sont mieux de travailler fort. »

S’ils cherchent un exemple de persévérance, ils savent qui consulter.