Je n’avais pas encore 1 an lorsque Maurice Richard a annoncé sa retraite du hockey, en septembre 1960.

Philippe Cantin Philippe Cantin
La Presse

Je n’ai pas vu ses charges féroces vers le filet adverse, ses buts victorieux en prolongation ou les innombrables coups qu’il a reçus durant sa carrière. Mais sa mort, attendue avec fatalisme en ce printemps 2000, a été ressentie comme un direct à la mâchoire par tous les Québécois, peu importe leur âge ou leur intérêt pour le sport. Le Rocket n’était pas un simple joueur de hockey, mais une pierre d’assise de notre destinée collective.

À quoi ai-je pensé en apprenant la nouvelle, en cette fin d’après-midi ensoleillée ? À sa place dans l’histoire et à l’émeute de 1955, bien sûr, mais aussi à la chance que j’avais eue de le rencontrer. C’était survenu quelques années plus tôt au tournoi de golf de La Presse. Mon collègue Alain de Repentigny, qui rédigeait la chronique du Rocket après leur entretien hebdomadaire, m’avait invité à faire partie de leur quatuor, un immense honneur.

PHOTO FOURNIE PAR ALAIN DE REPENTIGNY

Philippe Cantin (à gauche) et ses collègues Alain de Repentigny et Pierre Théroux, en compagnie de Maurice Richard, au tournoi de golf de La Presse en juin 1989

Il faisait terriblement chaud ce jour-là et le jeu était d’une lenteur inouïe. Après neuf trous, le Rocket en a eu assez. Il a quitté le terrain en précisant qu’il nous rejoindrait pour le souper, où des dizaines de convives étaient attendus. À son entrée dans la grande salle en début de soirée, le maître de cérémonie a souligné sa présence. L’ovation a été longue et soutenue. La joie des gens qui l’applaudissaient révélait sa place dans leur cœur.

À travers le Rocket, c’est une partie du parcours du Québec qui remontait à la surface. Les plus vieux avaient été témoins de ses exploits, les plus jeunes avaient entendu leurs parents ou leurs grands-parents les raconter. Et puis la ronde des autographes a commencé.

Avec une patience d’ange, qui aurait sûrement surpris ses belliqueux rivaux d’antan, il a signé chaque bout de papier de son écriture méticuleuse. En l’observant dans ce club de golf modeste, où il ne devait rien à personne, j’ai compris que pour lui, la loyauté était une avenue à deux sens. Les Québécois l’aimaient, et lui aimait les Québécois.

Je me souviens d’avoir trouvé ça beau, émouvant et inspirant.

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La couverture de la mort du Rocket a été un évènement à la hauteur du héros : immense. À l’époque, j’amorçais mon séjour au sein de l’équipe de direction de La Presse. Nous avons publié des dizaines de pages de témoignages, de chroniques et de photos au cours des jours suivants. Pas un angle que nous n’ayons retourné. Était-ce excessif ? Pas du tout. Aujourd’hui, toutes ces pages témoignent à leur façon de la place que le numéro 9 occupait dans notre société. Il était un héros.

Des années plus tard, durant mes recherches pour la rédaction de mon livre Le Colisée contre le Forum, dans lequel j’ai raconté des souvenirs qui alimentent cette chronique, je me suis beaucoup intéressé à la vie du Rocket. Et me suis aperçu que j’en ignorais de vastes pans.

Ainsi, si je savais que sa relation avec Québec, ma ville d’origine, avait toujours été difficile, je n’en connaissais pas les motifs. À une certaine époque, le Rocket était accueilli avec bonheur aux quatre coins du territoire, sauf dans la capitale nationale. Tout cela était le résultat de vieilles histoires, dont la plus ancienne remontait à décembre 1944.

Dans un match amical du Canadien à Québec contre une équipe de la Marine canadienne, le Rocket a été expulsé de la rencontre, une décision lui ayant profondément déplu. Sa réaction intempestive lui a valu la réprobation des amateurs québécois.

Huit ans plus tard, un autre épisode s’est ajouté à cette relation tourmentée. Dans sa chronique hebdomadaire, il s’est livré à une charge acérée contre les amateurs de hockey de la capitale. Cela a laissé des traces durables.

Il faudra attendre 20 ans, soit en juillet 1972, pour que les relations entre les deux parties se rétablissent.

PHOTO PIERRE CÔTÉ, ARCHIVES LA PRESSE

Entrevue avec Maurice Richard à son domicile, le 19 décembre 1972

Le Rocket se fait alors proposer de devenir le premier entraîneur-chef des Nordiques dans la toute nouvelle Association mondiale de hockey. L’idée l’intrigue, mais il ignore si les amateurs l’accepteront. En guise de test, il est présenté à la foule avant un match de baseball des Carnavals de Québec, la filiale AA des Expos. Ce soir-là, le Stade municipal est bondé et le Rocket reçoit une ovation mémorable, qui l’émeut profondément.

Cet accueil convainc le Rocket d’accepter la proposition des Nordiques. Mais ce métier n’est pas pour lui, et il démissionne après deux matchs. Peu importe, il s’est réconcilié avec les gens de Québec. Et pour lui, c’est le plus important.

Je me souviens d’avoir trouvé ça beau, émouvant et inspirant.

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Maurice Richard occupera toujours une place prépondérante dans l’histoire du Québec. Mais j’aimerais que sa mémoire soit célébrée de manière plus marquée. À l’ombre du Stade olympique, un aréna porte son nom. C’est très bien, d’autant plus que la structure est originale. Mais de nombreux autres arénas sont nommés en l’honneur d’anciens joueurs. Cela n’a rien d’unique.

Depuis 2017, la circonscription électorale de Crémazie est nommée « Maurice-Richard ». Un parc du quartier Ahuntsic a aussi été baptisé en son honneur. Mais est-ce vraiment suffisant pour une des plus grandes personnalités de notre histoire ?

Donner le nom « Maurice Richard » au pont Samuel-De Champlain, inauguré l’an dernier, a été évoqué par l’ancien gouvernement conservateur. L’affaire n’est pas allée très loin, les objections étant trop nombreuses. En 2012, je me suis prononcé en faveur de cette idée. Je crois encore qu’il se serait agi d’une excellente initiative, un salut approprié au Québec moderne. D’autant plus que les hommages au nom de Champlain sont nombreux dans notre toponymie.

Le nouveau pont reliant Windsor à Detroit, un projet de plusieurs milliards de dollars, sera nommé en l’honneur de Gordie Howe, une autre figure marquante du hockey. Et malgré l’exceptionnelle carrière de Howe, personne ne prétendra qu’il a incarné, à la manière du Rocket, les aspirations d’un peuple.

Qu’on le veuille ou non, l’émeute du 17 mars 1955, durant laquelle les citoyens ont exprimé leur colère à la suite de la suspension de Richard, est un évènement significatif de notre histoire. Le grand journaliste André Laurendeau l’a bien saisi à cette époque, comme en fait foi son texte publié dans Le Devoir : « Maurice Richard est une sorte de revanche (on les prend là où on peut.) »

PHOTO ROGER SAINT-JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Scène de l’émeute du Forum de Montréal, le 17 mars 1955

Je souhaite qu’un jour, une nouvelle occasion de souligner avec éclat la place du Rocket dans notre histoire se présente. Sa mémoire mérite davantage. Qu’on choisisse une rue ou une place au cœur de Montréal, fréquentée par des milliers de résidants et de touristes. La cité doit donner à son nom le retentissement approprié.

Mais aujourd’hui, en ce 20e anniversaire de sa mort, rappelons-nous avec plaisir – et reconnaissance – sa fougue inouïe, sa détermination si caractéristique et sa fierté d’être Québécois.

L’apport du Rocket à notre parcours collectif a été beau, émouvant et inspirant.