Les Nordiques auraient-ils pu remporter la Coupe Stanley en juin 1996 s’ils n’étaient pas déménagés à Denver ?

Mathias Brunet Mathias Brunet
La Presse

L’entraîneur de l’époque, Marc Crawford, se pose encore la question aujourd’hui. « Nous étions si proches d’une Coupe Stanley, confie-t-il au bout du fil. On aurait pu gagner à Québec sans aucun doute, peut-être même en 1995 si nous étions parvenus à battre les Rangers en première ronde. »

À leur dernière année d’existence, les Nordiques ont terminé au premier rang de la division Nord-Est, au deuxième rang du classement général avec une fiche de 30-13-5 lors de cette saison écourtée par le lock-out.

« On a affronté le pire adversaire possible en séries éliminatoires. Nous avions une bonne jeune équipe. Mais les Rangers de New York étaient expérimentés. Ils avaient gagné la Coupe un an plus tôt. Ils ont accédé aux séries de peine et de misère, mais on savait que ça allait être difficile contre Mark Messier, Kevin Lowe, Adam Graves, Brian Leetch, Mike Richter et Sergei Zubov. Les jeunes équipes doivent apprendre à perdre avant d’être prêtes à gagner. Malheureusement pour la ville de Québec, on a appris la leçon cette année-là et on a gagné l’année suivante à Denver… »

Les anciens Nordiques ont cependant acquis un avantage indéniable en déménageant à Denver : un propriétaire riche. 

Joe Sakic et quelques autres devaient renouveler leurs contrats et ils allaient faire beaucoup plus d’argent. Ça aurait peut-être été trop pour le marché de Québec à l’époque.

Marc Crawford

Cet état de choses a eu un effet positif sur les troupes, estime Crawford, entraîneur adjoint chez les Blackhawks de Chicago depuis l’automne dernier après quatre saisons avec les Sénateurs d’Ottawa.

« Un an plus tôt, on avait échangé Mats Sundin [contre Wendel Clark], probablement pour une question d’argent.

« À Denver, on a pu mettre sous contrat Joe Sakic et offrir de plus gros contrats à Scott Young, Alexei Gusarov et Adam Foote. Ce fut le plus grand changement. Tout le monde savait qu’on pourrait désormais garder l’équipe intacte, grandir ensemble et ne pas subir le sort des Expos. »

L’influx de capitaux s’est fait sentir à d’autres égards.

« L’argent était toujours un obstacle à Québec. Nous étions menottés. À Québec, Pierre Lacroix a pris la décision de nous faire voyager par vols nolisés. Il voulait qu’on ait des conditions semblables à celles des meilleures formations de la LNH. Ç'a été toute une histoire et ça a coûté beaucoup d’argent. Au Colorado, ce n’était jamais une question, on allait voyager en première classe et demeurer dans les meilleurs hôtels. Tous ces détails ont aidé psychologiquement nos joueurs au Colorado. »

Atterrissage en douceur à Denver

L’acclimatation a été somme toute facile à Denver. « La plupart des joueurs et des entraîneurs ont emménagé dans le même quartier. On avait encore l’impression d’être dans une petite ville et on était très proches. Pierre Lacroix avait une grande maison et il nous invitait tous souvent. Pierre a été extraordinaire. On avait l’impression d’être une grande famille. Quand le hockey a commencé, tout est devenu normal. On gagnait régulièrement, ça a facilité les choses. Les gens de Denver nous ont offert un grand appui. Ils étaient tellement heureux d’avoir obtenu un club de première place. »

En décembre 1995, l’Avalanche a fait un pas de plus vers la Coupe Stanley en acquérant Patrick Roy et Mike Keane, le capitaine du Canadien, en échange de Jocelyn Thibault, Martin Rucinsky et Andrei Kovalenko.

PHOTO DAVID ZALUBOWSKI, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Patrick Roy et Mike Keane arrivent à Denver de Montréal. Nous sommes le 6 décembre 1995.

Cet échange aurait été difficile à réaliser si nous étions demeurés à Québec. Il ne faut jamais dire jamais, mais en raison de la rivalité entre Montréal et Québec, ça aurait été difficile pour le Canadien d’échanger Patrick dans la Vieille Capitale…

Mark Crawford

L’arrivée de Roy a complètement changé la donne, selon Crawford. « Il a constitué la pièce maîtresse. Dès sa première conférence de presse à Denver, il a manifesté sa volonté de gagner la Coupe Stanley. Nos joueurs n’avaient jamais parlé ainsi. Ils ne réalisaient pas qu’il fallait y croire avant même de commencer à jouer. Patrick nous a amené ça. »

Roy, Keane et Claude Lemieux, acquis en début de saison, sont devenus des leaders importants. « Pour gagner la Coupe Stanley, ça prend des joueurs qui l’ont déjà gagnée, dit Crawford. Ils ont montré à nos jeunes vedettes – Sakic, Forsberg, Foote, Kamensky – comment se comporter pour gagner. On avait de bons leaders à Québec avec Craig Wolanin, Sylvain Lefebvre, Scott Young et Bob Bassen, mais pas au même niveau que ces gars-là. »

Marc Crawford a toujours été déchiré entre son attachement pour sa ville d’adoption et son amertume d’avoir quitté Québec. Il avait été critiqué à l’époque, entre autres par Guy Lafleur, pour ses déclarations jugées dithyrambiques à l’endroit du Colorado.

« C’était difficile, répond Crawford en passant au français pour la première fois de l’interview. Je ne parle pas français aussi bien qu’à l’époque, mais j’ai appris la langue à Québec. Ç’a aussi été un élément très important au chapitre personnel parce que ça m’a permis de renouer avec la famille du côté de ma mère, mes tantes et mes oncles de Chicoutimi et de Québec. Je pouvais converser avec eux. Et je me suis aussi attaché aux partisans des Nordiques. Ils ne méritaient pas de perdre l’équipe. Mais la LNH est devenue trop dispendieuse. Denver est une très belle ville. Mais j’ai adoré mes années à Québec, c’est l’un des faits saillants de ma carrière et de ma vie. »