Au cours des prochaines semaines, nous vous offrirons une analyse de chacun des repêchages du Canadien depuis 2003. Cette cuvée coïncide avec l’entrée en poste de Trevor Timmins à titre de directeur du recrutement amateur chez le CH. Nous replongerons dans le contexte de l’équipe à la veille de chaque cuvée, rappellerons les déclarations enthousiastes de l’époque, avant de terminer avec le bilan.

Mathias Brunet Mathias Brunet
La Presse

LE CONTEXTE

André Savard vient de compléter sa première saison à titre de directeur général de l’équipe, en juillet 2002, lorsqu’il restructure son équipe de recruteurs amateurs. Martin Madden (père) cède sa place au jeune Trevor Timmins, 34 ans. Timmins, Savard et Jarmo Kekalainen ont formé un efficace trio de recruteurs pour les Sénateurs d’Ottawa pendant plusieurs années.

Mais Savard n’est plus DG lors du premier repêchage de Timmins en juin 2003. On vient de le reléguer à un poste d’adjoint au profit de Bob Gainey. Savard vient pourtant de revamper avec succès plusieurs secteurs de l’organisation du CH, ses nouvelles acquisitions Richard Zednik et Jan Bulis viennent de connaître une bonne saison, Zednik a marqué 31 buts, les vétérans québécois Yanic Perreault, Joé Juneau et Donald Audette ont joint l’équipe.

Les espoirs repêchés sous l’autorité de Savard depuis deux ans, Mike Komisarek, Alexander Perezhogin, Chris Higgins et Tomas Plekanec montrent des promesses intéressantes, toute comme les jeunes des autres cuvées, Mike Ribeiro, Michael Ryder, Marcel Hossa et Ron Hainsey. En bref, il n’y a pas de besoins spécifiques en prévision du repêchage.

Dans les jours précédents cette fameuse journée, Trevor Timmins ne s’en cache même pas, il a Andrei Kostitsyn dans sa mire. Malgré des problèmes d’épilepsie reconnus (il est entré en convulsions lors des séances d’essai de la LNH), Timmins est convaincu qu’il ne sera pas disponible au dixième rang.

LES CHOIX

Le gardien québécois Marc-André Fleury est le premier choisi par les Penguins de Pittsburgh. Suivent dans l’ordre Eric Staal (Caroline), Nathan Horton (Floride), Nikolai Zherdev (Columbus), Thomas Vanek (Buffalo), Milan Michalek (San Jose) et un trio de défenseurs, Ryan Suter (Nashville), Braydon Coburn (Atlanta) et Dion Phaneuf (Calgary).

Timmins a son homme. Au Championnat mondial des moins de 18 ans quelques mois plus tôt, Kostitsyn a survolé la compétition avec 15 points, dont six buts, en seulement six matchs. Le jeune homme est fort comme un bœuf, rapide, et possède un tir vif et puissant.

Affecté en priorité au repêchage en soutien à Timmins après sa rétrogradation, André Savard, encore secoué par les événements récents, va épier dans sa cour, chez le Rocket de Montréal. Il arrive au mauvais moment. Le jeune Cory Urquhart, 17 ans, connaît la meilleure période de sa carrière junior ce printemps-là. Le Rocket est éliminé en sept matchs par les Castors de Sherbrooke, mais le jeune homme obtient quinze points, dont neuf buts. Savard est emballé. Qui ne le serait pas ? Un jeune centre moins flamboyant, Maxim Lapierre, et le dur à cuire Jimmy Bonneau, tombent aussi dans l’œil de Savard.

Un autre Québécois, Patrice Bergeron, dispute des séries éliminatoires au même moment, mais il est plus loin. Le Titan de l’Acadie-Bathurst affronte Chicoutimi en première ronde et Halifax au deuxième tour. Il obtient quinze points lui aussi, mais en onze matchs. Mais les points ne disent pas tout, n’est-ce pas ?

Urquhart constitue donc le choix du Canadien dans la première portion de la deuxième ronde, au 40e rang. Bergeron, Matt Carle, Corey Crawford, David Backes et un certain Shea Weber attendent encore le moment d’être repêchés. En fin de deuxième ronde, le Canadien repêche Lapierre avec un choix obtenu des Flyers de Philadelphie pour Éric Chouinard, le premier choix déchu de 1998.

En quatrième ronde, le Canadien prend un risque peu coûteux en repêchant un joueur fort talentueux, mais au petit gabarit, Corey Locke, 151 points, dont 63 buts, en seulement 66 matchs avec les 67 d’Ottawa. Timmins en parlera davantage que de Urquhart et Lapierre ce jour-là.

Il y a encore neuf rondes en 2003 et le Canadien possède onze choix. Montréal en profite donc pour repêcher deux gardiens, le Suédois Christopher Heino-Lindberg et le Slovaque Jaroslav Halak même si José Théodore constitue la grande vedette de l’équipe après avoir remporté les trophées Hart et Vézina à 27 ans une saison plus tôt.

QUELQUES CITATIONS

Si j’étais le directeur général d’une équipe de la LNH et que j’étais entièrement convaincu que la santé de Kostitsyn ne causerait pas de problème, il serait mon tout premier choix. C’est une chose d’avoir du talent, et Kostitsyn en regorge, mais si l’on ajoute son intensité, son feu sacré et son degré d’engagement, il est à mes yeux le joueur le plus explosif du repêchage. »

Kyle Woodlief, dépisteur en chef de la firme de recrutement indépendante Red Line.

Nous avons bien aimé la performance de Heino-Lindberg avec l’équipe de la Suède lors du tournoi mondial des moins de 18 ans. Il est agile et très compétitif. Un célèbre entraîneur des gardiens de but suédois a dit de lui qu’il n’avait pas vu un tel talent depuis Pelle Lindberg. Halak a été le gardien par excellence à ce même tournoi avec la Slovaquie. Il a battu les Russes et Alex Ovechkin à lui seul en demi-finale, avant de s’incliner face aux Canadiens. Nous sommes ravis d’avoir pu le repêcher en neuvième ronde puisqu’il était 90e sur nos listes.

Trevor Timmins

Nous l’avons choisi (Jimmy Bonneau) pour ses talents pugilistiques. Alain Vigneault (l’entraîneur en chef du Rocket) est un bon ami et il me l’a recommandé. Il m’a dit qu’il a bien progressé. Il est robuste et nous espérons assurer son développement comme nous l’avons fait avec Chris Neil à Ottawa.

Trevor Timmins

LA SUITE

Le Canadien a tenté de convaincre Kostitsyn de déménager en Amérique du Nord sur-le-champ et de joindre les Tigers de Medecine Hat, de la Ligue junior de l’Ouest, détenteurs de ses droits. Mais le clan Kosttitsyn a préféré une offre du CSKA Moscou du légendaire entraîneur Victor Tikhonov. Il a passé l’hiver sur le banc, avant de joindre les Bulldogs d’Hamilton, club-école du CH.

Après deux ans dans la Ligue américaine, il a été promu à Montréal. En 2007-2008, Kostitsyn a marqué 26 buts et obtenu 53 points à sa première saison complète dans la Ligue nationale, à 22 ans. À titre comparatif, Nathan Horton a marqué 27 buts et amassé 62 points cette année-là, Milan Michalek a obtenu 55 points, dont 24 buts, Jeff Carter 53 points, dont 29 buts, Zach Parise 32 buts et 65 points, Ryan Kesler seulement 37 points et Corey Perry 54 points.

Le jeune homme semblait bien installé à la gauche du premier trio avec Tomas Plekanec et Alexei Kovalev. Après trois saisons complètes, Kostitsyn totalisait 127 points, dont 64 buts, en 211 matchs.

Lors des séries en 2008, il a obtenu huit points, dont cinq buts, en douze matchs, dont deux buts et une aide dans le septième match de la première ronde pour éliminer les Bruins.

Kostitsyn n’avait évidemment rien d’un Malkin ou Ovechkin, mais on était très loin de la catastrophe annoncée. Des problèmes de consommation, connus dans le milieu, ont cependant fait dérailler sa carrière. Le problème semblait répandu à Montréal et a affecté les jeunes vedettes de l’équipe, parmi lesquelles Andrei, son frère Sergei et Chris Higgins. En 2012, il était échangé aux Predators de Nashville pour un choix de deuxième ronde en 2013 (Jacob de la Rose). Il est retourné en KHL, où il a connu une prolifique carrière. Il y est toujours.

Quelques années plus tard, André Savard a avoué son penchant pour Jeff Carter, repêché immédiatement après Kostitsyn par les Flyers. Mais, vu sa rétrogradation récente, il dit s’être gardé de trop insister.

Cory Urquhart a constitué une catastrophe. Dès sa première saison chez les professionnels, il n’est pas parvenu à mériter un poste dans la Ligue américaine. Il a été confiné à l’ECHL, où il a obtenu un maigre 31 points en 63 matchs. La Ligue américaine était plus forte cette année-là en raison du lockout, mais on était en droit de s’attendre à mieux d’un choix de début de deuxième ronde.

L’année suivante, pendant qu’il faisait un peu mieux dans l’ECHL à Long Beach avec 52 points en 67 matchs, Patrice Bergeron amassait 73 points, dont 31 buts… avec les Bruins de Boston. Urquhart a pris sa retraite en 2012 après un hiver en deuxième division allemande.

Au final, le Canadien a repêché un ailier prometteur, mais énigmatique (on peut blâmer la direction de l’équipe et non Timmins), deux bons joueurs de soutien, Maxim Lapierre et le défenseur Ryan O’Byrne, et un excellent gardien, Jaroslav Halak, héros des séries de 2010.

Dans une cuvée aussi riche en talent, l’une des bonnes de l’histoire, c’est un résultat insuffisant.

NOTE GLOBALE : 6/10

Les choix du CH

Note : les joueurs dont les noms sont marqués d’un astérisque ont joué 300 matchs ou plus dans la LNH.

– Andrei Kostitsyn*, ailier, 1re ronde, 10e total.

Saison de 26 buts et 53 points à 23 ans. Puis les abus de substances ont fait dérailler sa carrière.

– Cory Urquhart, centre, 2e ronde 40e total.

Aucun match dans la LNH, pas même de calibre pour la Ligue américaine.

– Maxim Lapierre*, centre, 2e ronde, 61e total.

Plus de 600 matchs dans la LNH dans un rôle défensif, un bon choix de fin de deuxième ronde.

– Ryan O’Byrne*, défenseur, 3e ronde, 79e total.

Un défenseur défensif de 6 pieds 5, a trouvé le moyen de jouer 308 matchs dans la LNH.

– Corey Locke, centre, 4e ronde, 113e total.

Joueur dominant au niveau junior et dans la Ligue américaine, incapable de percer dans la LNH. Seulement neuf matchs.

– Danny Stewart, centre, 4e ronde, 123e total.

Statistiques gonflées par Sidney Crosby à Rimouski. N’a même pas atteint la Ligue américaine.

– Christopher Heino-Lindberg, gardien, 6e ronde, 177e total.

Premier gardien choisi par la LNH, n’a jamais traversé l’Atlantique ni connu une grande carrière en Suède.

– Mark Flood, défenseur, 6e ronde, 188e total.

Contre toute attente, a réussi à disputer 39 matchs dans la LNH, à Long Island et Winnipeg. Il jouait toujours, à Vienne, cet hiver.

– Oskari Korpikari, 7e ronde, 217e total.

Longue carrière en Finlande, aucun match dans la LNH.

– Jimmy Bonneau, ailier, 8e ronde, 241e total.

Sympathique dur à cuire pas assez rapide pour atteindre la LNH. Désormais recruteur pour les Sharks.

– Jaroslav Halak*, gardien, 9e ronde, 271e total.

Meilleur gardien de sa cuvée après Marc-André Fleury, Jimmy Howard et Corey Crawford. Un vol en 9e ronde.

À LIRE

La LNH pourrait nuire au Canadien en présentant son repêchage début juin, avant la fin de la saison (espérée), écrit Alexandre Pratt. Montréal détient en effet 14 choix au repêchage et de l’espace au sein de sa masse salariale afin d’effectuer des transactions pour améliorer l’équipe. Avec 35 choix au cours des trois derniers repêchages, l’équipe manquera en effet de contrats puisque la limite se situe à 50. Mais on peut se consoler à l’idée que l’abondance de choix permettra au Canadien d’augmenter ses chances de piger de bons joueurs. L’organisation devra probablement sacrifier des espoirs de la cuvée 2018 comme Allan McShane, Cole Fonstad et Samuel Houde, mais sans ces six choix dans les trois premières rondes, il n’aurait sans doute pas pu mettre la main sur le défenseur Jordan Harris en troisième ronde. Plus on met de boules dans le boulier…