En 2013, l’économiste australien Guy Mayraz a mené une expérience fascinante. Il a séparé 145 étudiants en deux groupes fictifs. Les fermiers et les boulangers. Leur rôle : prédire le cours du prix du blé sur une période de 100 jours, à partir de données historiques réelles.

ALEXANDRE PRATT ALEXANDRE PRATT
La Presse

Les étudiants avaient deux façons de gagner : 

1. Ils devinaient le prix final.

2. Plus le prix final était élevé, plus les fermiers s’enrichissaient. Plus il était bas, plus les boulangers en profitaient.

La « pogne » ? La seule variable que contrôlaient les étudiants, c’était leur prédiction définitive. Qu’ils soient fermiers, boulangers, schtroumpfs, hockeyeurs ou extraterrestres, ça n’aurait pas dû influencer leur prévision.

Que s’est-il produit ? Exactement le contraire : 63 % des fermiers ont surévalué le prix du blé, 62 % des boulangers l’ont sous-évalué.

Pourquoi ? « Parce que le wishful thinking est un phénomène omniprésent qui influence les décisions, grandes et petites », explique le chercheur. Les fermiers « souhaitaient » que le prix soit plus élevé. Les boulangers « espéraient » que le cours chute.

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Comme le prouve l’expérience, les vœux pieux sont très persuasifs. On souhaite tous que ça aille bien. On finit par s’en convaincre et on agit en conséquence.

Ça peut expliquer en partie l’optimisme – ou l’entêtement – de la LNH à poursuivre sa saison. Ça défie toute logique. Les frontières sont fermées. Les gouvernements prévoient une deuxième vague de la pandémie cet automne. Justin Trudeau prévient qu’un retour à la normale sera impossible avant 12 à 18 mois. Malgré tout, la LNH veut y croire. Elle « souhaite ». Elle « espère ». Quitte à rassembler 31 équipes dans une ville de 50 000 habitants au Dakota du Nord cet été.

C’est une façon de réagir à la crise.

D’autres organisations, elles, sont plus réalistes. C’est le cas de la LHJMQ.

PHOTO OLIVIER CROTEAU, ARCHIVES LE NOUVELLISTE

Il semble qu’aucun joueur de la LHJMQ ne présente des symptômes de la COVID-19.

J’ai parlé la semaine dernière avec le commissaire Gilles Courteau. Lui aussi a cru pouvoir sauver les séries éliminatoires. Il s’est rendu à l’évidence : c’était impossible. Il est donc passé à l’étape suivante. Son équipe prépare la prochaine saison. Plusieurs scénarios sont sur la table. Notamment un retour au jeu en janvier 2021.

« C’est votre scénario le plus réaliste ?

– Il en existe plusieurs, avec des retours entre septembre et janvier. Au moment où on se parle, c’est celui qu’on considère comme le plus prudent. Ça peut évoluer. On verra ce qu’annoncera le gouvernement après le 3 mai. Ensuite, on va se rasseoir. Mais oui, en ce moment, c’est là-dessus qu’on travaille. »

Gilles Courteau est conscient qu’il n’a pas le gros bout du bâton. La reprise des activités de la LHJMQ relève moins de sa volonté que de facteurs extérieurs sur lesquels il a peu – ou pas – de prise.

La science

L’hypothèse d’une deuxième vague de la pandémie cet automne l’inquiète. « C’est sûr que la possibilité qu’il y ait une deuxième vague du virus, le fait qu’il n’y aura pas de vaccin avant le printemps 2021, ce sont des facteurs importants. Le gouvernement répète chaque jour de rester à deux mètres de distance, et on sait que ça va demeurer en place pendant des mois. Il faut prendre tout ça en considération. »

Les gouvernements

La situation de la LHJMQ est particulière. Ses équipes sont réparties dans quatre provinces. Chacune a ses propres lois et règles. Même à l’intérieur d’une province, le contexte épidémiologique diffère d’une région à l’autre. À Rouyn-Noranda, par exemple, les allées et venues sont actuellement contrôlées par la Sûreté du Québec. Il est possible que les clubs ne puissent pas tous obtenir le feu vert en même temps.

« Ce sont les autorités de la santé publique et les gouvernements qui vont dicter quand, et comment nous pourrons commencer notre saison. Notre souhait, pour l’ensemble des provinces du Canada, c’est qu’on retrouve une certaine uniformité. À une ou deux semaines d’écart. Maintenant, est-ce que ça va arriver ? Votre réponse vaut la mienne. »

Contrairement à la LNH, la LHJMQ n’envisage pas de présenter tous ses matchs dans un seul marché moins touché par la pandémie. « On n’a pas discuté le fait d’amorcer la saison dans un aréna neutre. »

L’économie

Les ligues professionnelles évaluent la possibilité de jouer devant des salles vides. La LHJMQ ? « Non. C’est un modèle d’affaires qui ne tient pas la route. Dans nos scénarios pour terminer la saison 2019-2020, ou les séries éliminatoires, jamais on n’a envisagé [de présenter] des matchs sans spectateurs. Jamais. »

Et les finances des franchises ? Il y a deux semaines, Gilles Courteau a affirmé que toutes les équipes allaient être là au début de la saison prochaine. Depuis, il a parlé avec « environ 80 % » des propriétaires. La situation a-t-elle changé ?

« Au moment où on se parle, personne n’a manifesté une crainte pour la saison 2020-2021. […] J’ai des propriétaires qui ont d’autres entreprises qui ont dû cesser leurs activités sur une base temporaire. D’autres dont les entreprises fonctionnent avec des horaires réduits. Mais il y en a aussi dans l’alimentation et la pharmaceutique. Eux sont en pleine explosion [de leurs revenus]. C’est certain que leurs entreprises personnelles ont un impact sur la situation. Mais actuellement, il n’y a pas de club en danger. »

N’empêche, des propriétaires craignent de perdre l’appui de commanditaires locaux. De nombreuses entreprises en région sont fermées ou en arrachent financièrement. La LHJMQ le sait. Elle cherche à réduire les dépenses de ses équipes. C’était déjà dans les cartons avant même que la pandémie ne frappe le Québec.

« Déjà en février, lors de la rencontre des propriétaires, nous avions convenu de refaire le calendrier pour réduire le nombre de voyages. La saison prochaine, il y aura plus de programmes doubles. Des équipes qui vont s’affronter deux fois en deux jours dans une même ville. C’est possible aussi qu’il y ait plus de parties entre des équipes d’une même région. C’était déjà prévu avant la COVID-19. »

Ce ne sont pas des vœux pieux. Dans la crise, Gilles Courteau fait preuve de pragmatisme. C’est vrai, ça fait des manchettes moins accrocheuses qu’un tournoi de deux mois au Dakota du Nord. Mais dans ces circonstances exceptionnelles, il vaut peut-être mieux réduire les attentes que survendre de l’espoir.

Aucun cas dans la ligue

Un mois après le début du confinement, il semble qu’aucun joueur de la LHJMQ ne présente des symptômes de la COVID-19, se réjouit Gilles Courteau. « Du moins, aucun cas ne nous a été signalé. Ni parmi les joueurs ni parmi les entraîneurs. »