Au bout du fil, Florence Schelling s’étonne de recevoir autant d’attention. « Il n’y a pas de sport, alors j’imagine que chaque nouvelle va être relevée », dit-elle en riant doucement.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Proposons une autre théorie. Le fait qu’elle soit devenue mercredi la toute première femme à être nommée directrice générale d’une équipe professionnelle masculine est tout sauf anecdotique. Le fait qu’elle n’ait que 31 ans et qu’elle ait disputé le dernier match de sa carrière il y a à peine 2 ans ne l’est pas davantage.

La haute direction du CP Berne, qui évolue en première division suisse, a ni plus ni moins qu’écrit l’histoire cette semaine en lui confiant les rênes de l’équipe. Ce n’est donc pas un hasard si l’ex-gardienne de l’équipe nationale a donné des dizaines d’entrevues au cours des 48 dernières heures à des journalistes de partout dans le monde – La Presse a d’ailleurs dû attendre à ce vendredi matin pour s’entretenir avec elle, car l’agenda de l’interviewée affichait complet la veille.

De fait, même si le président de l’équipe, Marc Lüthi, a assuré au quotidien suisse Le Matin que « femme, homme, cela n’a joué aucun rôle dans notre réflexion », et même si Florence Schelling elle-même rappelle qu’elle « est entrée dans le monde du hockey à l’âge de 4 ans » en jouant avec des garçons, de voir une femme accéder à un poste aussi prestigieux mérite encore qu’on s’y attarde.

À titre de directrice adjointe au développement des joueurs chez les Maple Leafs de Toronto, Hayley Wickenheiser est sans doute celle qui détient le plus haut poste décisionnel dans la LNH. Et la future équipe de Seattle, qui fera ses débuts en 2021-2022, a rapidement embauché Alexandra Mandrycky à la tête de son département de stratégie et recherche. Dans un récent reportage, Radio-Canada a fait le décompte de tous les employés affectés aux opérations hockey dans la LNH. Sur 1488 personnes, on ne dénombre que 14 femmes. Et aucune ne fait partie d’un groupe d’entraîneurs derrière le banc, pas même comme adjointe.

Alors oui, à n’en point douter, cette réalisation mérite amplement qu’on prenne le temps de s’y attarder. Ce dont convient finalement la principale concernée, mais en refusant de prendre toute la place sous le projecteur.

« C’est important qu’on en parle pour les jeunes filles et les femmes autour du monde qui voient que c’est possible de réussir dans un travail où il n’y avait eu que des hommes auparavant », nous dit Florence Schelling depuis la Suisse, dans un français impeccable ponctué d’un léger accent allemand.

Sans surprise, elle se dit « très fière » d’avoir décroché cet emploi. Elle entrera en fonction la semaine prochaine, au retour du congé de Pâques – quoique le concept de congé devient abstrait, sachant que la Ligue nationale suisse a déjà annulé sa fin de saison et les séries éliminatoires en réponse à la pandémie de COVID-19.

Elle est pour l’instant animée d’une « saine nervosité », qu’elle dit ressentir « chaque fois que je commence un nouveau travail, que je déménage ou que je joins une nouvelle équipe ». « Je veux juste bien faire. J’espère que ça va bien aller », ajoute-t-elle.

À son entrée officielle en poste lundi, deux priorités seront en haut de sa liste : planifier une première rencontre virtuelle avec les joueurs pour faire connaissance, puis trouver un entraîneur-chef pour remplacer Hans Kossmann, dont les services n’ont pas été retenus après la fin de saison précipitée des dernières semaines.

DG nouveau genre

Nonobstant la question du genre, la nomination de Florence Schelling marque une autre cassure avec la tradition. La nouvelle DG est probablement, de toute la planète hockey, la personne dont la somme de la formation académique et des accomplissements sur la glace est la plus impressionnante.

À l’heure actuelle, deux profils caractérisent l’essentiel des administrateurs de la LNH.

Plusieurs ont connu une florissante carrière comme joueurs puis, après avoir accroché leurs patins, ont gravi les échelons de leur organisation respective. On peut penser à Brendan Shanahan, Ron Francis et, plus près de nous, à Marc Bergevin. Après avoir disputé presque 1200 matchs dans la LNH, le défenseur montréalais a été successivement recruteur, entraîneur adjoint, directeur du personnel des joueurs et directeur général adjoint chez les Blackhawks de Chicago avant d’accepter le poste de patron du Canadien en 2012.

Depuis quelques années, on a vu apparaître des directeurs généraux plus jeunes et dotés d’un bagage scolaire enviable. Julien BriseBois, à Tampa, Kyle Dubas, à Toronto, et John Chayka, en Arizona, sont les figures de proue de cette nouvelle génération. Tous les trois ont toutefois en commun d’avoir connu un parcours de hockeyeur marginal, voire inexistant.

C’est ici que Florence Schelling instaure un nouveau régime. Son palmarès de joueuse mériterait un long texte en soi. Recrutée par l’équipe nationale suisse à l’âge de 13 ans ( !), elle s’est illustrée autant sur la scène internationale – quatre participations aux Jeux olympiques, assorties d’une médaille de bronze et d’un titre de joueuse du tournoi à Sotchi en 2014 – que sur le circuit universitaire américain. Elle a été dominante dans la NCAA pendant ses quatre saisons à Northeastern et, en 2012, elle a fait partie des trois finalistes pour le trophée Patty-Kazmaier, remis à la joueuse par excellence de la saison.

PHOTO KIM KYUNG-HOON, ARCHIVES REUTERS

Mais sa formation d’administratrice en ferait également rougir plus d’un. Pendant son passage à Northeastern, elle a décroché un baccalauréat en administration, qu’elle a plus tard coiffé d’une maîtrise en stratégie et gestion d’organisations internationales à l’Université de Linköping, ville suédoise où elle jouait également en première division de la ligue élite féminine.

En cela, Florence Schelling débarque à Berne avec un CV unique, dont aucun homme ne peut se vanter.

« Je pense que c’est l’une des raisons pour lesquelles on m’a pris pour ce poste, reconnaît-elle. J’ai eu la chance de vivre à l’étranger, j’ai connu le monde du hockey aux États-Unis, au Canada [elle a joué dans la défunte Ligue canadienne, NDLR] et en Suède, j’ai des études en économie… Je pense que ce sont tous des aspects qui ont aidé ma candidature. »

Quant à son jeune âge – 31 ans –, elle le voit essentiellement comme un atout dans son jeu.

« J’arrive avec un regard frais, dit-elle. Je ne dirai jamais : « Ça fait 20 ans que je suis là, on a toujours fait ça comme ça. » Je veux développer une stratégie nouvelle et apporter mes idées pour développer le club, voir ce qu’on peut changer et améliorer. »

Transition

La transition a tout de même été étonnamment rapide pour Florence Schelling, au point où elle-même avoue qu’elle « n’aurait jamais pensé [se] retrouver dans cette position aujourd’hui ».

Il y a 2 ans presque jour pour jour, le 31 mars 2018, elle disputait son dernier match avec le Linköping HC, en finale du championnat suédois. Quelques semaines auparavant, elle était à PyeongChang, pour y disputer son ultime tournoi olympique.

Pour elle, il n’y avait plus de doute : l’heure de la retraite avait sonné.

« J’avais planifié d’arrêter ma carrière au hockey en même temps que mes études, et en plus ça arrivait la même année que les Jeux olympiques. Je n’avais plus autant de motivation qu’avant pour m’entraîner tous les jours et disputer des matchs… Pour moi, c’était le signal que c’était assez. »

Sa pause du hockey a duré… quatre semaines. La direction de l’équipe nationale U18 féminine lui a offert le poste d’entraîneuse adjointe, qu’elle a accepté. Un an plus tard, elle en prenait la tête.

« Je ne m’attendais pas à revenir dans le hockey si vite. Mais quand j’ai eu l’appel, je me suis dit : pourquoi pas !  », raconte-telle.

Et une autre année plus tard, la voilà directrice générale à Berne. Les choses peuvent sembler s’être bousculées pour elle, mais Schelling assure que cette nouvelle étape est en phase avec une réflexion qu’elle a menée, un peu malgré elle, l’année dernière, lorsqu’une fracture à la colonne cervicale subie lors d’une descente en ski l’a contrainte à une longue convalescence. Cette pause inattendue lui a laissé amplement de temps pour réfléchir à son avenir.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM DE FLORENCE SCHELLING

En février 2019, Florence Schelling a publié sur Instagram cette photo depuis son lit d’hôpital, après qu’elle eut subi une fracture à la colonne cervicale dans un accident de ski.

« Je me suis demandé quel objectif je voulais atteindre maintenant que je ne jouais plus, se rappelle-t-elle. Je me suis dit : non seulement je veux rester dans le monde hockey, mais je veux réussir dans ce monde. Je pensais continuer mon travail comme entraîneuse, mais voilà que cette occasion s’est présentée. Ça n’arrive pas tous les jours, alors c’était important de la saisir dès maintenant. »

Manque de pot, vu la crise de la COVID-19, Florence Schelling ne sait pas quand elle pourra voir les fruits de son travail sur la glace. Mais si ce sport a attendu 100 ans avant de voir une femme être nommée directrice générale d’une équipe d’hommes, le retour du hockey peut bien attendre quelques mois encore.