Frédéric Cloutier est encore incrédule quand il raconte son histoire.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Victime d’une déchirure au ligament antérieur croisé d’un genou, inactif depuis le 22 février, le gardien québécois avait rendez-vous le 8 avril pour se faire opérer. La semaine dernière, il reçoit un coup de téléphone. « On peut te prendre le 18 mars si tu es disponible », lui dit-on.

– Euh… Êtes-vous sûr ?

– Oui, oui, on est une clinique privée.

Le hic : cette histoire se passe en Italie, à un moment où on annonce plus de 100 morts par jour en raison de la pandémie de COVID-19 (il y en a eu 793 dans la seule journée de samedi).

Cloutier sentait que c’était anormal d’avoir aussi facilement accès à des soins spécialisés en temps de crise.

L’autre hic : Cloutier a 38 ans, il en aura 39 en mai. Sachant que ces opérations nécessitent souvent au moins six mois de rééducation, il a intérêt à passer rapidement sous le bistouri. Qui voudra engager un gardien de son âge, avec des doutes sur sa santé et des semaines de rééducation à venir ?

« Finalement, le gouvernement a annulé tout ça. Ils vont me rappeler quand ce sera le temps, quand ce sera approprié que je me fasse opérer », poursuit Cloutier, pas nécessairement fâché de la tournure des événements.

Pas fâché, parce qu’il est bien conscient que son pays d’adoption vit un drame dont les conséquences sont bien plus graves que la fin d’une carrière de hockeyeur professionnel. Au moment d’écrire ces lignes, 4825 personnes étaient mortes de la COVID-19 en Italie, selon l’Organisation mondiale de la santé.

« Je pensais prendre ma retraite, mais ma blonde m’a dit : “Si ça te tente, continue !” Donc je vais essayer de me préparer pour une autre saison, et si ça ne marche pas, j’arrêterai. Il y a des choses pires que ça dans le monde ! »

L’important, c’est que ma famille ne soit pas affectée. Si je me fais opérer et que je suis contaminé pendant l’opération, je ne suis pas plus avancé.

Frédéric Cloutier

PHOTO DAVID S. WASSAGRUBA, COLLABORATION SPÉCIALE

Depuis quatre ans, Frédéric Cloutier gagne sa vie en Italie, avec l’Asiago HC, dans la Ligue de hockey des Alpes.

Cloutier est d’ailleurs en paix avec l’idée de se retirer, si les circonstances le mènent là. « Je parle l’allemand et l’italien, en plus de l’anglais et du français. On manque de professeurs par ici, je pourrais faire ça ! »

Une vie en quarantaine

Frédéric Cloutier est un ancien des Cataractes de Shawinigan et du Titan d’Acadie-Bathurst, jamais repêché dans la LNH, qui s’est exilé en Europe en 2007 après des années à faire la navette entre la Ligue américaine et l’ECHL.

Depuis quatre ans, c’est avec l’Asiago HC, dans la Ligue de hockey des Alpes, qu’il gagne sa vie.

Ce n’est toutefois pas à Asiago, mais plutôt à 100 km au nord, à Bolzano, qu’il demeure, dans une région où l’allemand et l’italien se côtoient. C’est donc là qu’il est cloîtré chez lui, avec sa femme et ses filles de 3 et 5 ans.

« On avait l’habitude d’aller à l’épicerie les quatre ensemble. Là, c’est une personne à la fois, parce qu’ils limitent le nombre de personnes qui peuvent être là en même temps, explique notre homme. De ce côté, c’est très surveillé. Mais d’un autre côté, cette semaine, j’avais deux rendez-vous à Vérone pour mon genou. Chaque fois, c’est trois heures de route aller-retour. J’embarque sur l’autoroute, aucun contrôle, même pas en rentrant à Vérone ! J’avais des papiers du médecin, j’étais prêt. »

Il ne s’en cache pas tout au long de l’entretien : il a senti un certain laxisme de la part des autorités italiennes dans les premières semaines de la crise.

Au début, ils disaient : “Vous êtes assez responsables pour rester à la maison.” Mais les gens se sont dit : “On est en vacances, on part !” Ils allaient dans les stations de ski. Le virus est parti des stations de ski et s’est propagé dans les villes du Nord.

Frédéric Cloutier

Cloutier a bon espoir que sa famille sera à l’abri de la pandémie, mais avec plus de 6500 nouveaux cas déclarés quotidiennement au moment d’écrire ces lignes, difficile d’afficher une pleine confiance en la vie.

« On essaie de rester à la maison, mais mes filles ne comprennent pas. Pourquoi on reste à la maison, pourquoi on écoute des films, pourquoi on joue seulement dans la cour ? Elles posent beaucoup de questions. Ma femme et moi, on ne sait plus quoi répondre. Même si je leur dis que des gens meurent, elles ne comprennent pas nécessairement !

« On est en bonne forme physique, on n’a pas de problèmes respiratoires, mais tu ne sais jamais. La vie choisit des directions, parfois, et tu deviens une anomalie. »