On n’aurait pas assez d’un seul texte pour décrire à quel point Jarred Tinordi revient de loin.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Cela fera bientôt 10 ans que le Canadien en a fait son choix de premier tour, le 22e au total. Pour la plupart des joueurs, être choisis parmi les premiers de leur cohorte ouvre une fenêtre sur des années fastes, verdoyantes. Pour Tinordi, la quasi-totalité de la décennie qui a suivi a plutôt été porteuse d’échecs et de déceptions. Au point où la renaissance qu’il vit chez les Predators de Nashville aurait semblé impensable il n’y a pas si longtemps.

Après une belle fin de carrière junior, conclue avec une participation à la finale de la Coupe Memorial, la transition de Tinordi chez les professionnels a été pénible. À l’évidence, ses habiletés individuelles inversement proportionnelles à sa grandeur – 6 pi 6 po – ne convenaient pas à la LNH. La vitesse n’était pas au rendez-vous. La prise de décision non plus.

Ses premières saisons, il les a passées essentiellement dans la Ligue américaine, malgré des rappels ici et là chez le Canadien. En quatre saisons à Montréal, il a disputé respectivement 8, 22, 13 et 3 matchs. Puis, à la lumière de ses insuccès, le directeur général Marc Bergevin l’a expédié en Arizona dans une transaction à trois équipes n’impliquant que des joueurs marginaux. Pendant l’hiver 2016, il a disputé 7 rencontres en Arizona. Puis aucune, pendant trois longues campagnes, dans trois équipes différentes.

Jamais, a-t-il lui-même rappelé aux journalistes mardi matin à Montréal, n’a-t-il fait l’objet d’un rappel pendant cette période, et ce, même s’il a entre-temps signé des ententes avec les Penguins de Pittsburgh et les Predators. N’empêche, il assure qu’il « voulait continuer à [se] battre ».

« Je cherchais juste à m’en sortir, dit-il. J’ai traversé plusieurs épreuves au cours de ma carrière, mais j’ai toujours cru que c’était possible pour moi de jouer dans cette ligue. Il y a eu des hauts et des bas. La chose la plus importante, c’était de ne pas perdre confiance. »

À classer dans la catégorie des « bas » : cette suspension de 20 matchs que la LNH lui a imposée en 2016, quelques jours après son départ de Montréal. Le motif invoqué : abus de substances interdites. De celles qui « augmentent la performance », selon les termes employés par la ligue.

Le défenseur l’avoue, il s’agit d’un passage « sombre » de sa carrière. « Ça ne se déroulait pas bien pour moi dans ma vie, raconte-t-il. Je n’étais pas à une bonne place mentalement. Ma femme m’a beaucoup aidé, elle est toujours restée à mes côtés. J’étais chanceux de compter sur elle et ma famille. J’ai réussi à m’en sortir. »

À 27 ans, la saison dernière, il a connu la meilleure année de sa carrière chez les Admirals de Milwaukee, club-école des Predators dans la Ligue américaine. Les Preds lui ont donc consenti un nouveau contrat à deux volets l’été venu.

Puis, à la toute fin de l’année 2019, il a enfin reçu l’appel qu’il attendait depuis si longtemps : le « grand club » le rappelait.

Son retour a été couronné par son tout premier but en carrière, le 29 janvier dernier, à son 61e match en carrière, presque six années entières après ses premiers coups de patin dans la LNH.

« J’ai parcouru une longue route, a-t-il résumé. Je veux profiter du moment, alors je prends ça une journée à la fois. »

Éloges

D’abord appelé à remplacer des coéquipiers blessés, Tinordi a tâché de s’imposer comme un membre à part entière de la brigade défensive des Predators.

Comprenons-nous bien : avec Roman Josi, Ryan Ellis et Mathias Ekholm qui disputent chacun plus de 23 minutes par match, en plus de la recrue Dante Fabbro qui en hérite de 19, les défenseurs du bas de la hiérarchie doivent savoir se contenter d’un rôle de soutien à Nashville.

Cela n’empêche pas l’Américain de faire bonne impression auprès de ses pairs. Récemment, il a jeté les gants contre Robert Bortuzzo et a cherché noise à Corey Perry qui, plus tôt cette saison, ont causé des blessures à ses coéquipiers Viktor Arvidsson et Ryan Ellis.

« Comme coéquipier, il connaît son rôle et le joue à merveille, a dit Ellis. C’était génial de le voir se lever pour Arvy et moi. Ce n’est pas quelque chose que tout le monde veut faire, mais lui est prêt à le faire. Je n’ai que de bonnes choses à dire à son sujet. »

« Jarred est un joueur agressif, très physique. C’est dans son ADN », a renchéri l’entraîneur John Hynes. « Il prend soin de ses coéquipiers et joue pour eux, pas juste avec eux. »

À propos du retour insoupçonné de son défenseur dans la LNH, Hynes a précisé qu’il avait été essentiel pour Tinordi de « comprendre le style de jeu qui lui convient pour rester à ce niveau ». Un style qu’on pourrait résumer à : faire moins, faire mieux.

« Il a un bon gabarit, un bon maniement de bâton et il finit ses jeux. C’est difficile de jouer contre lui. Mais aussi, il fait bouger la rondelle simplement, il ne se complique pas la vie. C’est ce qu’il doit faire sur une base régulière. Il a connu des hauts et des bas, mais là, on voit un joueur qui connaît son identité. »

En bref

La défense à l’attaque

Le rôle de Tinordi, ce n’est certainement pas de marquer des buts, surtout pas lorsque Josi, Ellis et Ekholm sont dans la formation. Les trois défenseurs sont respectivement premier, quatrième et septième chez les marqueurs des Predators. Alors Hynes avoue qu’il aimerait voir ses attaquants contribuer davantage, Josi mentionne que « ç’a toujours été comme ça à Nashville et c’est comme ça qu’on veut jouer ». « Ça fait partie de notre système de sauter dans l’action et d’être impliqué en attaque », ajoute-t-il. « On a toujours été une équipe qui mise sur le jeu collectif, on n’a jamais eu de marqueur de 100 points ; chaque année, c’est à tout le monde de faire sa part », d’ajouter Ellis.

Saros en feu

Un qui fait sa part, par les temps qui courent, c’est le gardien Juuse Saros, qui affrontera d’ailleurs le Canadien ce mardi soir à Montréal. Depuis le 1er février, il a remporté 9 de ses 13 départs et conservé un taux d’efficacité de, 940. Il n’y a plus de doute : il est bel et bien en train de damer le pion à son compatriote Pekka Rinne, limité à 5 matchs au cours de la même période. Saros vient d’ailleurs de signer deux jeux blancs de suite contre les Stars de Dallas. Il n’a pas accordé de but depuis 138 min 22 s. Comme les joueurs du Tricolore n’ont inscrit qu’un seul filet au cours de leurs deux derniers matchs, ce n’est pas exactement une bonne nouvelle pour eux.