(Canton, Michigan) Ellen Hughes arrive un peu à la course au café pour l’entrevue. Pas qu’elle semble fatiguée, mais disons que la vie va vite en ce lundi matin paisible dans la lointaine banlieue de Detroit. Puis, on l’écoute nous raconter ses 48 dernières heures et on comprend.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

« J’ai conduit vers Chicago samedi matin pour voir Luke jouer en soirée, avec Jim [son mari]. Je l’ai revu jouer hier après-midi et je suis revenue en soirée », détaille la dame, rencontrée le temps d’un thé le mois dernier.

« Jim retournait au New Jersey hier matin, car c’était le début du voyage des pères des Devils [du New Jersey], donc il n’a pas vu le deuxième match de Luke. Mais c’était correct, Luke a fait la route en auto avec moi en revenant ! »

Bienvenue chez les Hughes, la future famille royale du hockey.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

La famille Hughes

Hughes comme dans Quinn Hughes, défenseur des Canucks de Vancouver, septième choix au repêchage de 2018, candidat au trophée Calder cette année.

Hughes comme dans Jack Hughes, le premier choix du dernier repêchage, qui évolue chez les Devils.

Hughes comme dans Luke Hughes, un défenseur de 16 ans déjà vu comme un des meilleurs espoirs de l’encan de 2021.

Hughes comme dans Jim Hughes, le paternel, ancien joueur de niveau modeste, ancien entraîneur qui a roulé sa bosse dans la LNH et la Ligue américaine, qui œuvre maintenant au développement des joueurs à l’agence CAA, de Pat Brisson.

C’est normalement là que s’arrête la description des grandes familles de hockey, mais pas chez les Hughes. Il y a aussi Ellen Hughes, la mère, membre de l’équipe américaine féminine de hockey au Championnat du monde de 1992.

Les joueurs de deuxième génération pleuvent sur la LNH depuis quelques années, de Brady et Matthew Tkachuk à Max Domi en passant par Cayden Primeau et Paul Stastny. Ces joueurs sont, dans l’ordre, les fils de Keith Tkachuk, Tie Domi, Keith Primeau et Peter Stastny.

Or, les Hughes seraient les premiers fils d’une ancienne joueuse de haut niveau (Championnat du monde, Jeux olympiques) à atteindre la Ligue nationale. C’est du moins la conclusion que l’on tire après avoir consulté moult sources, dont la LNH elle-même.

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Ellen Hughes dans l’uniforme américain

Nostalgique

En fait, Ellen Hughes elle-même n’était pas au courant de ce fait d’armes. En retire-t-elle une fierté ? « C’est une bonne question. Je suis vraiment fière d’eux. C’est formidable qu’ils jouent dans la meilleure ligue au monde. C’est comme ça que je le vois. Pas le fait que j’aie joué.

« Mais je sais que je m’ennuie de ces jours où j’allais sur la glace avec les enfants. Quand Jim partait, qu’est-ce que je pouvais faire ? Je n’en avais aucune idée. Si j’avais été peintre, je leur aurais montré à peindre. Mais j’ai zéro talent artistique ! Ce que je savais faire comme mère, c’était de jouer au hockey et au soccer.

« Alors, on louait une patinoire extérieure recouverte et on faisait du 3 contre 3, du 2 contre 2, du 1 contre 1. On ramassait leurs amis. Tout le monde payait 10 $ et on jouait, même s’il faisait trop froid. Et c’était compétitif ! On faisait des présences d’une minute, je sifflais. Les enfants s’amusaient. Je supervisais, je m’assurais qu’il n’y ait pas de bataille. Et quand ils étaient plus vieux, ils voulaient que je joue moi aussi ! »

Les sacrifices en ont visiblement valu la peine, puisque ses deux plus vieux fils jouent dans la LNH, et le plus jeune est promis à un bel avenir. Hughes rejette toutefois le terme « sacrifices ».

J’étais choyée. J’allais reconduire mes gars à l’aréna ! Parfois, il y avait des saisons complètes et je ne les voyais jamais à l’entraînement. J’allais en déposer un à l’aréna, puis l’autre, puis l’autre !

Ellen Hughes

« Et j’allais reconduire le premier qui finissait à la patinoire extérieure pendant que les autres jouaient. C’était mieux que de rester assise à manger du popcorn en regardant leur frère ! », dit Mme Hugues.

En fait, le plus gros désavantage, c’est de franchir des années en avance les différentes étapes de la vie. À 18 ans, Jack déménageait au New Jersey, pendant qu’à 19 ans, Quinn s’installait à l’autre bout du continent, à Vancouver. Les parents, eux, vivent au beau milieu de tout ça, au Michigan, afin d’accompagner Luke au sein du Programme américain de développement, établi à Plymouth.

« Tu vas savoir de quoi je parle, un jour. En tant que parent, tu n’as aucune préoccupation, tu te dis que tu seras différent de tes propres parents. Et tout d’un coup, tu arrives à 50 ans et tu t’inquiètes pour tout !

« Ce n’est pas que je m’inquiète. Mais ils sont encore jeunes et je veux juste qu’ils soient corrects. Mais je ne leur en parle pas. Eux, dans leur tête, ils sont corrects. Souviens-toi quand tu avais 20 ans : tout est beau, tu penses que tu es en contrôle. Je veux juste m’assurer qu’ils aient l’encadrement adéquat. Je ne m’inquiète pas, mais je m’ennuie d’eux. »

Un sport qui a progressé

Son parcours est fascinant. Née Ellen Weinberg, elle grandit à Dallas dans les années 70, bien avant l’arrivée des Stars, à une époque où il est « inhabituel » de jouer au hockey au Texas.

« Il y avait très peu de hockey, donc j’ai dû jouer dans une équipe de gars et il fallait voyager. On allait à St. Louis, au Colorado, à Kansas City. » Elle joue aussi au soccer, mais le soccer féminin n’est guère développé. « Il y avait peut-être entre 35 et 50 programmes universitaires de soccer qui offraient des bourses au pays. Et aucun au Texas ! »

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Ellen Hughes lors de ses jeunes années de hockeyeuse

Elle s’exile donc à l’Université du New Hampshire, où elle est admise grâce à une bourse pour jouer au soccer. Elle tente sa chance au sein de l’équipe de hockey féminin, à l’époque où la discipline n’est pas sanctionnée par la NCAA. C’est donc dans un contexte bancal qu’elle y joue, de 1986 à 1991, en multipliant les voyages au Canada pour affronter les équipes de McGill, de Concordia et de l’Université de Toronto.

Il faut savoir où en est le hockey féminin à l’époque. Le premier Championnat du monde a lieu en 1990. Les Jeux olympiques ? Ça attendra à 1998. Une ligue professionnelle ? On est loin du compte !

Une fois terminée sa dernière saison comme joueuse, elle s’inscrit donc à la maîtrise et devient entraîneuse adjointe de son équipe.

« C’était ma façon de rester impliquée, car je n’avais nulle part où jouer. Ensuite, j’ai participé au Championnat du monde de 1992, j’ai fini ma maîtrise. Puis, je n’avais réellement nulle part où jouer. »

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L’équipe américaine des Championnats du monde de 1992

Hughes reste tout de même active et est invitée à un camp préparatoire à Lake Placid en vue du Championnat du monde de 1994 (le tournoi a alors lieu tous les deux ans). Une grave blessure à un genou met fin au projet. « On n’avait pas de gymnase à l’époque. C’était tellement différent. On jouait seulement en se fiant à nos instincts athlétiques. Si je me suis blessée, c’est probablement parce que je n’avais pas l’encadrement idéal », croit-elle.

De l’espoir

Ça n’a tout de même pas empêché Ellen Hughes de demeurer impliquée dans son sport, tantôt en acceptant un emploi d’ambassadrice pour la fédération norvégienne de hockey, à l’approche des Jeux de Lillehammer de 1994, tantôt comme analyste au réseau CBS lors des Jeux de Nagano, quatre ans plus tard.

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Ellen Hughes en compagnie de l’ancien gardien de la LNH Mike Richter lors de la diffusion des Jeux olympiques de Salt Lake City en 1998

Et le hockey féminin a lui aussi grandi, malgré la crise actuelle amorcée le printemps dernier par la fin des activités de la Ligue canadienne de hockey féminin.

Le sport est actuellement scindé en deux entre l’Association des joueuses de hockey professionnelles (PWHPA), qui regroupe la plupart des hockeyeuses canadiennes et américaines les plus connues, et la Ligue nationale de hockey féminin, un circuit contesté par les membres du premier groupe, notamment en raison des faibles salaires consentis aux joueuses. La PWHPA organise des matchs hors concours et des événements spéciaux pour mettre le hockey féminin en valeur, mais les occasions sont rares.

« Je pense que tout se réglera. Ce que les filles ont fait pour se tenir debout, ensemble, c’est si impressionnant. Je suis vraiment fière d’elles. Jayna Hefford, Cassie Campbell, Cammi Granato ont montré tellement de leadership. La LNH fait aussi des choses incroyables en invitant les filles au match des Étoiles.

« On a besoin d’une ligue professionnelle pour continuer à développer le hockey féminin. À l’heure actuelle, les meilleures joueuses au monde ne peuvent pas jouer régulièrement. Je ne connais pas précisément leurs demandes, mais je sais qu’elles sont raisonnables et que ça va se régler. Le hockey féminin n’a jamais été aussi bon. »

Avec la façon dont sa carrière de joueuse a pris fin, elle sait certainement de quoi elle parle.