Si les Capitals de Washington de 1974-1975 sont, de l’avis général, la pire équipe de l’histoire de la LNH, les Sénateurs d’Ottawa de 1992-1993 ont sans conteste leur place sur le podium de la médiocrité. L’expérience a bien sûr été éprouvante pour les joueurs sur la glace, mais également pour deux jeunes entraîneurs derrière le banc. La Presse s’est entretenue avec Rick Bowness et Alain Vigneault pour discuter de cette saison marquée par les défaites. Première partie de notre série consacré, jusqu’à vendredi, aux petits et grands échecs.

Simon-Olivier Lorange
Simon-Olivier Lorange La Presse

« Les années les plus difficiles de ma carrière »

PHOTO LUC-SIMON PERREAULT, ARCHIVES LA PRESSE/PHOTOMONTAGE LA PRESSE

Rick Bowness et Alain Vigneault derrière le banc des Sénateurs

Vous croyez que les Red Wings de Detroit traversent une saison difficile ? Par rapport aux Sénateurs d’Ottawa à leur retour dans la LNH en 1992, ils ont l’air d’une équipe d’étoiles.

Les chiffres donnent le tournis vu leur démesure. Seulement 10 victoires en 84 matchs. Soixante-dix défaites, qui constitueraient un record si les Sharks de San Jose, arrivés dans la ligue un an plus tôt, n’en avaient pas subi une de plus au cours de la même campagne. Quatre matchs nuls, qui auraient bien pu se transformer en revers si les tirs de barrage avaient été instaurés. Une seule victoire sur la route, récoltée à quatre jours de la fin du calendrier. Aucune victoire tout court du 2e au 22e match de la saison. Des séquences de 6, 8, 11 (deux fois) et 14 défaites de suite.

Un long chemin de croix, vous dites ? C’est un euphémisme. Parlez-en aux meneurs offensifs Norm Maciver, Jamie Baker et Sylvain Turgeon. Ou au gardien polonais Peter Sidorkiewicz, envoyé en pâture soir après soir devant le filet. En 64 apparitions, il a accordé de quatre à huit buts à… 36 reprises.

Alain Vigneault n’a pas oublié un instant de cette saison d’enfer. Au bout du fil, il s’exclame d’emblée que cette équipe a probablement été « chanceuse » de signer 10 victoires.

Il fallait que tout tombe en place, que l’autre club ne soit pas dedans, qu’on ait tous les breaks. Les règles d’expansion étaient très différentes à l’époque, alors on s’est ramassés avec de bons gars, de bonnes personnes, mais on aurait eu de la misère à battre une bonne équipe de la Ligue américaine.

Alain Vigneault

Vigneault n’avait que 31 ans quand il a accepté le poste d’entraîneur adjoint des Sénateurs. II avait six saisons d’expérience derrière la cravate comme entraîneur-chef dans la LHJMQ, mais jamais il n’avait joué les seconds violons.

Son patron, Rick Bowness, était de seulement six ans son aîné et comptait une centaine de matchs comme entraîneur-chef dans la LNH.

Tous les deux dressent toutefois le même constat : ils n’étaient absolument pas prêts à affronter la tempête que sont devenues cette campagne et les deux suivantes, au cours desquelles les Sénateurs ont systématiquement terminé au dernier rang du classement général de la LNH.

« Ce sont, sans l’ombre d’un doute, les années les plus difficiles de ma carrière », avoue sans détour Bowness, aujourd’hui à la tête des Stars de Dallas.

« Si j’avais su à l’époque ce que je sais maintenant, on aurait été une meilleure équipe. Pas bien meilleure, mais un peu quand même. J’aurais sans doute géré les choses d’une meilleure manière », raconte celui qui, à Dallas, se retrouve derrière le banc d’une huitième organisation de la LNH.

Malgré la débâcle des Sénateurs, il n’a pratiquement jamais manqué de boulot au cours des trois décennies suivantes. Ses quelque 2400 matchs comme entraîneur – chef, associé ou adjoint – font de lui le meneur de l’histoire du circuit.

Nuages noirs

Si Bowness et Vigneault évoquent aujourd’hui cette époque avec légèreté, ils se souviennent trop bien à quel point les sourires étaient rares pendant leur passage à Ottawa.

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Sylvain Turgeon

E.J. McGuire formait avec eux un trio d’entraîneurs. Titulaire d’un doctorat en psychologie du sport, il était celui des trois qui comptait le plus d’expérience, ayant passé sept saisons complètes comme adjoint à Philadelphie et à Chicago dans les années 80. Il est mort en 2011 des suites d’un cancer.

Les trois se divisaient la tâche de motiver les joueurs, car c’était incontestablement trop pour un seul homme.

Tous les jours, l’un de nous essayait de parler aux gars, de trouver quelque chose de positif à leur dire pour alléger l’ambiance un peu. Car c’est dur, très dur pour les joueurs, de se soumettre à ça chaque soir.

Rick Bowness

« Tu regardes ta formation et celle de l’adversaire, et tu sais que si l’autre équipe dispute un bon match, tu es dans le pétrin, poursuit Bowness. C’était épuisant pour eux, pour leur fierté, car ils nous donnaient le meilleur d’eux-mêmes. On faisait ce qu’on pouvait pour leur remonter le moral. »

« Coacher dans ces circonstances-là, ce n’est pas le fun, enchaîne Vigneault. Je regarde ça avec le recul, on se disait qu’on était en train de construire le futur [de la franchise], mais ouf… Ça n’a pas été une de mes meilleures expériences. »

Décrit par ses pairs comme une personne immensément positive, Bowness en venait à rager de ne plus voir d’éclaircie à travers les nuages noirs qui semblaient figés au-dessus du Civic Centre d’Ottawa, où les Sénateurs disputaient leurs matchs.

« J’étais fâché d’être négatif, fâché contre moi-même de laisser les défaites s’accumuler, dit-il. Je suis quelqu’un d’ouvert à la communication, très positif de nature, mais ça m’a ébranlé. Il arrive un moment où tu ne peux plus voir le portrait global. C’est drainant mentalement pour tout le monde. »

Il faut croire que Bowness ne laissait pas trop paraître sa détresse, car son ex-adjoint, au contraire, a vu en lui « le meilleur coach possible pour cette formation-là ».

« Au niveau personnel, c’était difficile pour moi, mais ce qui m’a aidé, c’est l’expérience avec [Bowness et McGuire], assure Vigneault. Travailler avec eux, voir leur façon de tourner la page après une mauvaise journée, c’est probablement une des raisons pour lesquelles je suis capable d’avoir la carrière que j’ai dans la LNH. »

La vie après les Sénateurs

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Le capitaine des Sénateurs Laurie Boschman et Paul DiPietro

Même si, à l’époque, les entraîneurs des Sénateurs peinaient à voir le bout du tunnel, il y a bel et bien eu une vie après l’enfer.

Rick Bowness, Alain Vigneault et E.J. McGuire ont tenu le coup trois saisons complètes à Ottawa. Les deux premiers ont été congédiés après 19 matchs pendant la campagne de 1995-1996, quelques semaines après que le troisième eut quitté le navire de lui-même pour accepter un poste d’entraîneur-chef dans la Ligue junior de l’Ontario.

Vigneault s’est retrouvé du boulot presque instantanément à la tête des Harfangs de Beauport, dans la LHJMQ. Deux ans plus tard, il remplaçait Mario Tremblay chez le Canadien.

Bowness, lui, a été nommé entraîneur associé chez les Islanders de New York à l’aube de la saison 1996-1997. Et il a été présent sans interruption derrière un banc de la LNH depuis 1999.

Tous les deux conviennent d’une chose : le bagage d’expérience amassé à Ottawa leur a été hautement bénéfique dans leur parcours subséquent.

Ce qui ne te brise pas te rend plus fort. Eh bien, je n’ai pas été brisé !

Rick Bowness

Celui-ci raconte avoir pu mettre à contribution ses apprentissages passés chez les Islanders puis chez les Coyotes de Phoenix. Deux fois, il a assuré l’intérim à la tête d’une équipe dont la saison était perdue d’avance et qui liquidait des joueurs en fin de parcours. En Arizona, ses troupes n’ont remporté que 2 matchs sur 20 sous sa gouverne.

« Quand je suis parti [d’Ottawa], je me suis demandé ce que j’avais appris de ça, relate le vieux routier. Sur le moment, c’est très difficile d’avoir une analyse juste de soi-même. Mais avec le recul, on voit ce qu’on aurait pu faire mieux. Je ne me suis pas morfondu et je suis passé à l’étape suivante. Ça m’a beaucoup servi dans des situations où je devais gérer des équipes qui vendaient leurs joueurs en fin d’année. »

Vigneault, lui, n’a jamais retrouvé de contexte aussi négatif. Aujourd’hui à la barre des Flyers de Philadelphie, il est l’un des entraîneurs-chefs les plus respectés du circuit, après avoir mené les Canucks de Vancouver et les Rangers de New York jusqu’en finale de la Coupe Stanley en 2011 et en 2014.

Les moments les plus difficiles de sa carrière post-Sénateurs, c’est probablement chez le Canadien qu’il les a vécus.

Après une première saison très fructueuse en 1997-1998, au terme de laquelle le Tricolore a éliminé les puissants Penguins de Jaromir Jagr et Ron Francis, l’équipe est entrée dans l’une des périodes les plus sombres de sa longue histoire. Elle a raté les séries éliminatoires quatre fois en cinq ans, dont trois fois de suite de 1999 à 2001.

À la source de ces difficultés : un contexte économique défavorable, mais également des blessures qui ne finissaient pas de s’accumuler. En 1999-2000, les joueurs du CH ont collectivement raté plus de 500 matchs pour des raisons de santé, du jamais-vu.

On avait une bonne équipe, mais la moitié des gars ne pouvaient pas jouer parce qu’ils étaient blessés. C’est là que j’ai pensé à l’expérience que j’avais vécue à Ottawa avec Rick et E.J. J’ai essayé de mettre en place le système qu’on avait trouvé pour maximiser ce qu’on avait entre les mains, et ç’a été d’une grande aide.

Alain Vigneault

Cette saison-là, le Canadien a finalement raté les séries de seulement deux points. Vigneault a tout de même été mis en nomination pour le trophée Jack-Adams, remis au meilleur entraîneur de l’année dans la LNH, exploit rarissime pour un pilote dont l’équipe ne participe pas au tournoi printanier.

Apprentissage

Évidemment, perdre des matchs n’est pas l’apanage des équipes faibles ou décimées.

Sous les ordres de Vigneault, les Canucks de 2010-2011 étaient la formation la plus puissante de la ligue. N’empêche, à deux reprises, ils se sont embourbés dans des séquences de quatre défaites de suite ; ils ont répondu avec des séries de quatre et six victoires, respectivement.

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Brad Shaw

« C’est la différence entre travailler avec une bonne ou une mauvaise équipe, illustre Bowness. Avec une bonne équipe, on peut trouver ce qui n’a pas fonctionné, appuyer sur les bons boutons et rendre ses joueurs meilleurs. »

Car un fait demeure : il n’y a pas deux joueurs pareils, et c’est dans les moments difficiles qu’il est important de bien connaître chacun d’entre eux, estime Vigneault.

« Les joueurs savent ce que j’attends d’eux, dit-il. Je m’assure qu’ils connaissent les directives et qu’ils les appliquent. Par contre, selon la relation que tu as avec eux, tu sais qu’il y en a avec lesquels tu peux être plus direct, d’autres avec lesquels il faut être plus positif, plus aimable. »

« Chaque individu répond différemment, poursuit-il. Il faut apprendre à connaître ses joueurs, la façon dont ils réagissent, quand ça va bien ou face à l’adversité. Ça vient avec le temps. Il faut aussi connaître son staff et bien l’utiliser. Ma job à moi, c’est de savoir lequel de mes adjoints a une meilleure relation avec tel ou tel joueur, pour m’assurer que tous les gars soient abordés de la façon qui va leur permettre de performer le mieux possible. »

En conclusion, on a demandé aux deux hommes les conseils qu’ils prodigueraient à la jeune version d’eux-mêmes sur le point d’accepter un emploi d’entraîneur chez les Sénateurs en 1992.

Vigneault : « Je lui dirais de prendre la job quand même, parce que des chances de mettre le pied dans la porte et d’accéder à la LNH, il n’y en a pas des tonnes. Des fois, tu n’as pas le choix. Mais, peu importe la situation, tu peux toujours apprendre à devenir un meilleur entraîneur. Je lui dirais aussi de garder un esprit ouvert, de poser beaucoup de questions aux gens autour de lui, comme je l’ai fait dans le temps avec Rick. »

Bowness : « Je lui dirais de ne pas changer, de rester lui-même. Que malgré les défaites, il y a une raison pour laquelle on t’a engagé, tes connaissances, ta personnalité. Ça, personne ne peut te l’enlever. »