(Pittsburgh) Le Canadien et les Penguins n’ont peut-être pas offert le match le plus mémorable, mardi. Mais il y a au moins une personne qui s’en souviendra toute sa vie : un certain Doug Ball.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Cet ancien photographe de La Presse canadienne, aujourd’hui à la retraite, a en effet eu droit à une belle récompense pour un cliché qu’il a pris il y a près de 40 ans.

La photo en question : Guy Lafleur, debout au banc des siens, saluant la foule qui l’ovationne après qu’il eut obtenu son 1000e point dans la Ligue nationale. Assis au premier rang derrière Lafleur, en ce 4 mars 1981 : un gringalet de 15 ans nommé Mario Lemieux. À l’époque, Lemieux jouait encore dans les rangs midget et n’était donc toujours pas connu des amateurs de hockey; il était donc là en tant qu’amateur de hockey, tout simplement.

PHOTO DOUG BALL, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le 4 mars 1981, Guy Lafleur, debout au banc des siens, a salué la foule qui l’ovationnait après qu’il eut obtenu son 1000e point dans la Ligue nationale. Assis au premier rang derrière Lafleur : Mario Lemieux, alors âgé de 15 ans.

Ce n’est qu’en 2015 que Lemieux a découvert l’existence de la photo. C’est là qu’il a invité Doug Ball à un match des Penguins, celui de son choix, pour services rendus. Mardi, Ball a profité de l’invitation.

Pourquoi donc a-t-il dû attendre aussi longtemps ?

Photographe bien préparé

Ce soir-là, le Canadien accueille les atroces Jets de Winnipeg au Forum. Lafleur amorce la rencontre avec 997 points depuis le début de sa carrière.

« Je travaillais contre un jeune pigiste embauché par l’agence United Press Canada, Ryan Remiorz. Je savais qu’il était nouveau, nous raconte Ball, rencontré par hasard, via le vénérable collègue Pat Hickey, après le match de mardi.

« Mais Ryan n’avait pas lu les notes de presse. Il ne savait pas que Lafleur était à 997 points. Ce qu’il savait, c’est qu’il devait envoyer une photo pour 22 h. J’avais moi aussi une heure de tombée, mais s’il se passait quelque chose de spécial, c’était flexible. »

Mille points, c’était spécial. Seulement 13 joueurs dans l’histoire de la LNH avaient alors atteint cette marque.

Dès la cinquième minute, Lafleur obtient son 998e point en préparant le but de Pierre Larouche. Quatre minutes plus tard, c’est au tour du Démon blond de toucher la cible. 999…

« Je ne pouvais pas partir, rappelle Ball. Mais Ryan ne le savait pas. Et pour que la photo soit sur le fil de presse à 22 h, c’était long. Tu devais retourner au bureau et développer toi-même ton film. On faisait tout à l’époque ! »

Remiorz est satisfait de son travail de la première période. Ball lui fait croire qu’il n’a pas eu une bonne période et qu’il doit rester pour prendre de meilleures photos. L’astuce fonctionne.

Remiorz part, si bien que Ball n’a plus son rival direct dans les pattes (La Presse canadienne et UPC étaient les deux principales agences à l’époque). Et en tout début de troisième période, Lafleur saisit une rondelle bondissante et déjoue le pauvre gardien Michel Dion pour donner une avance de 9-0 au CH. Keith Acton et Bob Gainey viennent féliciter le héros du jour.

De retour au banc, Lafleur est ovationné, mais reste assis. Larouche lui secoue alors le bras gauche pour l’inciter à se lever et à saluer la foule. C’est là que Ball s’exécute. « Sans Larouche, on n’avait pas de photo ! », précise l’ex-photographe.

Voyez la séquence

Remiorz ouvre le journal le lendemain et est stupéfait de voir la photo de son compétiteur.

« Aujourd’hui, j’en ris. Mais dans ce temps-là, je ne pensais plus jamais travailler ! », nous raconte Remiorz, qui travaille toujours pour La Presse canadienne.

« C’était ma première leçon en photo, et une bonne leçon pour tous les futurs photographes : tu dois connaître ton sujet, tu ne peux pas juste te présenter pour prendre des photos ! »

Grâce aux réseaux sociaux

Au moins un autre photographe a pris une photo similaire. En page D3 du tabloïd des sports de La Presse du 5 mars 1981, on voit une photo de Denis Courville sur laquelle Lafleur salue la foule, avec Lemieux derrière lui. Mais pourquoi est-ce celle de Ball qui a refait surface ?

L’infatigable collègue Dave Stubbs, aujourd’hui chez NHL.com, est en quelque sorte un historien du hockey. Adepte des pages d’histoire, il partage souvent des éphémérides sur son compte Twitter.

Stubbs travaille pour The Gazette, le 4 mars 2015, quand il souligne le 34e anniversaire de cette soirée mémorable. Il publie donc la photo.

« Un lecteur est sorti de nulle part et m’a répondu : “N’est-ce pas Mario derrière le banc ?” J’avais remarqué plusieurs personnes sur la photo, mais jamais Mario ! », s’étonne Stubbs.

Il envoie alors la photo à un employé des Penguins, qui la relaie à Lemieux, le propriétaire de l’équipe. La réponse du Magnifique ne tarde pas : « J’en veux une copie dans mon bureau ! »

C’est ainsi que Ball a eu droit à ses deux billets pour le match de mardi. Avec son ami Ron Hopper, il a donc conduit depuis la région de Toronto, où il écoule paisiblement sa retraite.

Pour la petite histoire, la photo lui a aussi valu deux billets pour un match au Centre Bell. C’est que lorsque Stubbs a partagé la photo, Geoff Molson y a reconnu le père d’un de ses bons amis. « Je n’ai pas encore réclamé mes billets ! », lance Ball.

Doug Ball et Ron Hopper ont été traités aux petits oignons au PPG Paints Arena. En fin de première période, Lemieux les a invités dans sa loge.

« Il nous a fait faire le tour. On aurait pu rester bien plus longtemps, il ne nous a jamais mis à la porte. Mario montrait la photo à tous les dirigeants de PPG qui étaient là, il leur racontait l’histoire. Je lui ai donné quelques copies de la photo, je lui ai aussi donné une bouteille de sirop d’érable que je produis sur ma terre. »

Pierre Larouche, celui qui a agrippé Lafleur pour qu’il se lève en ce soir du 4 mars 1981, était présent, en tant que membre de la garde rapprochée du 66. « C’était comme si on était avec un ami dans un bar ! Pierre ne nous lâchait pas ! »

Comme quoi tout est dans tout.