Une clameur s’élève de la foule au Rogers Arena de Vancouver.

Mathias Brunet Mathias Brunet
La Presse

Dans l’obscurité de l’amphithéâtre, le numéro 14 illumine la glace d’un faisceau lumineux.

L’annonceur s’apprête à le nommer. Dans quelques instants, Alexandre Burrows rejoindra de grands joueurs des Canucks, Pat Quinn, Mattias Ohlund, Thomas Gradin, dans l’anneau d’honneur destiné à immortaliser l’apport de ces hockeyeurs à l’organisation.

Burrows a les jambes molles, la gorge nouée par l’émotion, lorsque sa femme, à ses côtés pour l’événement, le ramène sur terre.

« T’as pas pleuré à notre mariage, t’as besoin de pas pleurer ce soir… »

« À partir de ce moment-là, on dirait que ça m’a calmé, a confié Burrows avec un sourire en coin, jeudi matin, dans une petite pièce attenante au vestiaire du Rocket de Laval, où il occupe désormais les fonctions d’entraîneur adjoint du club-école du Canadien.

« J’ai réalisé que je ferais mieux de garder mes émotions pour moi… En plus, avec les enfants autour, je me sentais plus à l’aise, je savais qu’ils allaient attirer l’attention et que je n’aurais pas les projecteurs juste sur moi. »

PHOTO JONATHAN HAYWARD, LA PRESSE CANADIENNE

Mardi soir, à Vancouver, Alex Burrows a été honoré par les Canucks en ajoutant son nom – et son numéro – à l’anneau d’honneur destiné à immortaliser l’apport de ces hockeyeurs à l’organisation. Il était accompagné de sa famille pour l’occasion.

Mille fois pendant son cheminement, on n’aurait pu croire possible une telle soirée. Il ne devait même pas avoir atteint la Ligue nationale, pas même la Ligue américaine, encore moins connaître quatre saisons de 25 buts ou plus, dont une de 35, aux côtés des jumeaux Daniel et Henrik Sedin au faîte de leur carrière.

Il a été l’un des joueurs les plus populaires des Canucks dans les années 2000. « Tout le monde aime les underdogs, dit-il. En particulier sur la côte Ouest, parce qu’ils ont le sentiment d’être laissés pour compte au profit de Toronto et de l’est du Canada. Ils aiment aussi beaucoup les travaillants, comme les partisans d’un peu partout, d’ailleurs. »

Quand on est tout juste bon à jouer bantam B, puis midget BB, qu’on n’a jamais été repêché dans la Ligue de hockey junior majeur du Québec, qu’on s’est retrouvé dans le junior AAA à Kahnawake à son année d’admissibilité au repêchage de la LNH, qu’on s’est retrouvé à 21 ans dixième attaquant sur neuf partants pour un club de l’ECHL en Caroline du Sud, où les recruteurs professionnels ne s’aventurent jamais, on n’a pas son nom et sa photo sur l’anneau d’honneur d’un club de la Ligue nationale de hockey.

Mais Burrows ne l’entendait pas ainsi. Son parcours est sans doute l’un des plus inspirants, et des plus improbables, de l’histoire de la LNH.

Son père ne connaissait rien du hockey lorsqu’il a immigré du Royaume-Uni à 18 ans. « Il connaissait seulement le soccer, mentionne Burrows, 38 ans. Son club a toujours été celui de Tottenham, dans le nord de Londres. Il n’a jamais patiné de sa vie. Mais il m’a enseigné à un jeune âge qu’au soccer, comme au hockey, on a besoin de tout le monde pour gagner. Il me disait toujours : “Le ballon bouge plus vite que tes pieds ne peuvent se déplacer.” On pouvait faire un parallèle avec la rondelle au hockey. »

Burrows a beaucoup joué au soccer dans sa jeunesse, d’ailleurs. « C’était le sport dans lequel j’avais le plus de succès. En U13 et U14, j’avais été sélectionné au sein de l’équipe du Québec, avec Adam Braz, Andrew Olivieri, Ali Gerba, Olivier Occéan. »

Il aimait beaucoup le hockey aussi, rêvait à la LNH, mais ne se faisait pas d’illusions.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Je voyais que je n’étais pas assez bon et tout le monde me disait que c’était impossible. Même moi, je ne croyais pas ça possible…

Alex Burrows

À sa deuxième année midget, il monte en grade et atteint le midget AA. « J’étais à des années-lumière du midget AAA, admet-il. On ne fait pas le midget AAA quand on joue midget BB l’année précédente. »

Il joue assez bien pour se faire remarquer dans le junior AAA. « Je me suis fait repêcher au septième tour par les Condors de La Prairie dans le junior AAA. J’étais tellement excité. L’équipe a déménagé à Kahnawake, puis le coach m’a nommé capitaine. »

À sa deuxième invitation au camp des Cataractes de Shawinigan, il parvient enfin à se tailler une place dans la LHJMQ. Il a 19 ans.

« Nous avions un gros club avec Marc-André Bergeron, Jason Pominville, Zbynek Michalek, Radim Vrbata. L’entraîneur, Denis Francoeur, m’enseignait pour la première fois de ma vie les systèmes de jeu, l’échec avant, les sorties de zone. Je m’entraînais avec des gars comme Vrbata, qui avait gagné le Championnat du monde avec la République tchèque, des gars repêchés dans la LNH, je me disais que je ne devais pas être si pire. »

Je croyais encore en mon rêve.

Alex Burrows

À la fin de la saison, il croit son parcours terminé à Shawinigan. « Il y avait tellement de joueurs de 19 ans dans l’équipe, j’étais convaincu qu’on ne me garderait pas parce qu’on avait juste le droit à trois joueurs de 20 ans. J’avais eu 30 points en 63 matchs. Je suis parti au Championnat canadien de hockey-balle à Vancouver en plein camp des Cataractes. J’ai appelé mes parents pour leur annoncer qu’on venait de gagner le championnat. Ils m’ont dit de rappliquer parce que Denis Francoeur me cherchait partout. »

Une fois sa carrière junior terminée, il obtient un “contrat” dans l’ECHL à Greenville, en Caroline du Sud. « Je faisais 425 $ par semaine. J’ai réalisé très rapidement qu’il n’y avait pas de dépisteurs pour venir nous voir et que les gens n’en avaient que pour le basketball et le football universitaire. J’étais le dixième attaquant dans une équipe qui jouait à trois trios. »

Il ne vit pas dans le luxe, évidemment. « On prenait nos repas d’avant-match au McDo. On dormait toute la nuit dans l’autobus et on faisait nos siestes d’avant-match dans l’autobus. On ne louait même pas d’hôtel… On passait d’un parking à l’autre. Mais je vivais ma passion, je jouais au hockey professionnel. »

Il a parfois songé à tout lâcher. « Je voyais les autres autour de moi terminer leurs études universitaires et j’ai songé à retourner à l’école. Ma mère voulait que j’aille à l’université. Mes parents ne me le disaient pas, ils m’encourageaient toujours, mais ils se doutaient bien que je n’allais pas percer. Je n’étais associé à aucune équipe de la Ligue nationale, j’étais dans le sud des États-Unis en plus. Tu peux te faire voir un peu plus par des équipes de la Ligue américaine dans la division Nord, mais dans le Sud, tu n’en sors généralement pas. »

À la date limite des échanges, il passe à une autre formation du sud des États-Unis, celle de Baton Rouge, en Louisiane. « Il restait 15 matchs à la saison, l’équipe était déjà éliminée des séries et le club mettait la clé sous la porte à la fin de l’année. Je ne voulais même pas y aller. J’ai appelé mes parents, je pleurais, je voulais rentrer à la maison. Ils m’ont encouragé à y aller. »

Une décision sage. Il impressionne rapidement son entraîneur à Baton Rouge, Cam Brown, à tel point que celui-ci le recommande à son ami directeur général du Moose du Manitoba, dans la Ligue américaine. Il signe un contrat à deux volets de Ligue américaine et d’ECHL.

Il n’est pas encore assez bon pour la Ligue américaine à sa deuxième année professionnelle, mais il explose avec Columbia, le club-école du club-école des Canucks… « On avait de bons joueurs. Tim Smith, choix de neuvième tour des Canucks, avait terminé au premier rang des compteurs, on s’entendait bien. J’ai terminé avec 73 points et 29 buts, en 64 matchs, j’ai été nommé dans l’équipe d’étoiles. »

Il est rappelé dans la Ligue américaine par le Moose de l’entraîneur Randy Carlyle au début de la saison 2004. “Le DG Craig Heisinger m’a dit que j’étais rappelé pour un seul week-end. Mon billet d’avion de retour était même réservé. Mais le dimanche, je me suis battu avec Steve Ott, qui ne lâchait pas Jason King, alors que personne ne faisait rien pour le défendre. Carlyle avait aimé que quelqu’un se lève, il m’a dit : ‘Tu ne prends pas l’avion, tu t’en viens à Winnipeg avec nous.’”

Burrows n’allait plus jamais être rétrogradé. Il a même pris du galon l’année suivante avec Alain Vigneault comme entraîneur-chef du Moose. Vigneault le connaissait pourtant si peu qu’il a été surpris de l’entendre parler français dans le vestiaire la première fois !

À sa deuxième année avec le Moose, Burrows est rappelé à Noël par les Canucks. À 24 ans. C’est le début d’une carrière de 13 ans dans la LNH.

Alain Vigneault le rejoindra un an plus tard. Mais après deux ans et demi, la carrière de Burrows vivote au sein du quatrième trio. « Alain m’a fait venir dans son bureau à la fin de l’année. C’est un meeting qui a tout changé. Il m’a dit : “Hé, ti-gars, tu es à la croisée des chemins. Tu dois débloquer.” C’était une conversation dure. Mais ça m’a ouvert les yeux. Je me suis entraîné tellement fort avec Stéphane Dubé cet été-là ! J’étais à la diète sévère. L’année suivante, il m’a donné une chance sur un troisième trio. »

La formidable aventure avec les frères Sedin

PHOTO JASEN VINLOVE, ARCHIVES USA TODAY SPORTS

Alex Burrows a disputé 913 matchs en carrière dans la LNH, dont une importante partie aux côtés des jumeaux Henrik Sedin (33) et Daniel Sedin (22).

Burrow se plaît dans son rôle d’ailier défensif et d’agitateur lorsque les Canucks disputent un match pitoyable à St. Louis cet hiver-là en 2009. « Alain est rentré dans le vestiaire après deux périodes et il a dit : “Kes [Kesler], tu vas jouer avec Sundin et Demitra, Alex, tu t’en vas avec les jumeaux !” Je me demandais ce qui était en train de se passer, les Sedin probablement aussi, mais des fois les entraîneurs font des changements de trio comme ça pour réveiller l’équipe. On jouait dans la même équipe depuis trois ou quatre ans, ils savaient que j’étais un travaillant. On a gagné, puis on a commencé une séquence victorieuse. »

Burrows est devenu l’ailier attitré des Sedin. Plusieurs années plus tard, Henrik a confié aux médias avoir l’impression de jouer avec son frère Daniel quand il passait la rondelle au Québécois.

« J’avais eu la chance de les voir jouer avec Trevor Linden, Markus Naslund, Anson Carter, Taylor Pyatt, Steve Bernier auparavant. Je savais ce que je devais faire pour avoir du succès avec eux. »

Son secret ? « Leur donner la rondelle le plus rapidement possible. Je me disais que s’ils avaient la rondelle 20 fois au lieu de 10, ils allaient produire des jeux tellement ils ont du talent. Si je venais trop près d’eux pour les aider, ça leur nuisait parce que j’amenais un autre couvreur dans leur espace restreint. Donc j’essayais d’amener un joueur au filet, de déranger le gardien de but, de leur ouvrir de l’espace. C’était la clé du succès. »

Ils ont toujours maintenu une bonne relation, sur la glace comme à l’extérieur. « Ils m’ont toujours fait sentir à l’aise, ils ne s’impatientaient jamais. Même que certains soirs après les matchs, ils me disaient : “Excuse-nous, Burr, on n’a pas travaillé assez fort ce soir.” Je passais souvent du temps à jouer aux cartes avec eux dans l’avion, ils venaient souper avec tout le monde en voyage, on avait une belle chimie d’équipe. »

« Ce sont les meilleurs modèles d’êtres humains que je pouvais avoir. Ils traitent tout le monde avec respect, s’impliquent dans la communauté, auprès des préposés à l’équipement, des journalistes… J’ai appris beaucoup d’eux autres. »

Avec le Rocket de Laval

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Alex Burrows en compagnie de l’entraîneur-chef du Rocket de Laval, Joël Bouchard

Joël Bouchard l’a embauché comme adjoint l’an dernier à sa retraite. « J’adore ça, je m’entends tellement bien avec Joël. Les joueurs, je les comprends, ils vivent tellement de stress et d’anxiété, de pression des parents, des agents, des amis, des réseaux sociaux. Je leur parle souvent, je leur dis qu’on peut s’améliorer chaque jour, c’est de l’investissement en banque, surtout à leur âge, ça peut tellement changer s’ils travaillent. »

En qui se reconnaît-il le plus à Laval ? « Je dirais Joe Cox, Michael Pezzetta. J’aime beaucoup Jake Evans, un choix de septième tour. Il est plus petit, mais très intelligent. Il m’impressionne de jour en jour. C’est un peu plus difficile offensivement, mais il n’a pas été chanceux. C’est une question de temps, il s’améliore chaque jour. »

Le matin de l’interview, on apprenait que Cayden Primeau allait affronter l’Avalanche en soirée. « J’ai été un peu surpris par son rappel, mais il a un gros potentiel. Il nous impressionne depuis le camp de développement, le camp des recrues, son match préparatoire contre le New Jersey. Il est tellement mature, travaille très fort. J’aime sa technique, il est relaxe, il est gros devant son filet. Il me fait penser à Carey, c’est un peu gros, ce que je dis là, mais j’aime son potentiel. Tant mieux s’il a une chance. C’est probablement notre meilleur espoir, toutes positions confondues. »