Serge Savard est un grand homme. Dans tous les sens. Ses 190 centimètres lui donnent de la hauteur. Sa poignée de main massive impose le respect. Il semble être fait d’un seul bloc. Comme une statue sculptée à même la pierre.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Sauf que Serge Savard n’est pas né géant.

Il l’est devenu.

Comment ? C’est ce que raconte mon collègue Philippe Cantin dans la biographie Serge Savard : Canadien jusqu’au bout. Un livre remarquable. Passionnant. Incontournable. Serge Savard s’y dévoile comme jamais avant. On assiste à la construction de son mythe, une étape à la fois. De son enfance en Abitibi à ses années comme directeur général du Canadien. Le portrait final est celui d’un homme complexe. Sensible. Authentique. Et plein de contradictions.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Serge Savard lance aujourd’hui sa biographie, écrite par notre chroniqueur Philippe Cantin.

Un conservateur avant-gardiste.

Un nationaliste québécois fédéraliste.

Un apôtre de la non-violence qui embauche des batailleurs.

Un promoteur du hockey québécois qui repêche des Européens – ce qui lui vaudra d’ailleurs des critiques de Maurice Richard.

Avec Serge Savard, rien n’est jamais blanc ni noir. Tout est dans la nuance. C’est ce qui rend son témoignage captivant. Et essentiel pour ceux qui s’intéressent à l’histoire du Canadien.

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Pourquoi son témoignage est-il essentiel ?

Parce qu’il contient plusieurs révélations. Sur ses relations avec ses coéquipiers. Avec les autres vedettes de la LNH. Avec ses entraîneurs. Avec ses patrons. Des vérités de l’époque sont aujourd’hui exposées comme des mensonges. Si vous êtes partisan du Canadien, vous apprécierez cette incursion dans les coulisses du Forum.

Aussi, bien qu’il s’en défende dans l’avant-propos du livre, Serge Savard règle des comptes. Il déboulonne les statues de Sam Pollock et de Pat Burns. Il a des mots durs envers Ronald Corey, Marc Bergevin et Geoff Molson. J’y reviendrai.

Mais les chapitres les plus intéressants se passent ailleurs. Loin du Forum. À Landrienne, en Abitibi, où Serge Savard a grandi.

La biographie fait une grande place à ces années formatrices. Elles définiront l’homme qu’il deviendra. Le récit commence avec l’incendie de la maison familiale et de la beurrerie attenante. Savard n’a que 6 ans, mais l’événement le marquera. Son père Laurent doit tout reconstruire. C’est un travailleur acharné. C’est aussi un homme qui a le cœur sur la main. Toujours prêt à aider les gens du village, dont il est le maire.

Serge Savard m’a raconté hier le souvenir de son père. « Il était très impliqué dans la communauté. Il était d’une grande générosité. Je pense que je le suis aussi. Pas juste avec mon argent. Avec mon temps aussi. J’ai été associé à une foule de causes. J’ai de la misère à dire non. Mon père aussi. »

Laurent Savard était également mordu de politique. Un bleu foncé. Un organisateur important de l’Union nationale en Abitibi. Encore là, la pomme est tombée près de l’arbre. Serge Savard est tout aussi passionné de politique. Comme son père, son allégeance va à l’Union nationale et au Parti progressiste-conservateur (PPC). Alors qu’il a 22 ans et qu’il est déjà une vedette du Canadien, le PPC lui demande de se porter candidat aux élections fédérales. La proposition le trouble. D’autant plus que le parti lui promet 5000 $. Une petite fortune à l’époque. Savard a confié à Cantin y avoir songé. Il a même sondé son capitaine, Jean Béliveau.

Serge Savard refusera l’offre. Il ne fera pas de politique active à la Chambre des communes.

Il en fera plutôt au hockey.

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Serge Savard se plaît dans les arcanes. Les jeux de coulisses. Il aime être au cœur de l’action.

L’ancien capitaine du Canadien le reconnaît. « Bien oui, ça m’intéressait. »

Pendant ses années avec le Tricolore, deux causes lui tiennent particulièrement à cœur : la violence au hockey et le talent québécois.

À propos de la violence, ses positions sont avant-gardistes. En 1969, la LNH vit des épisodes désolants. Alors âgé de seulement 23 ans, il prédit que « le port du casque deviendra obligatoire ». Une hérésie pour l’époque. Mais son jugement impressionne Jean Béliveau, qui le recommande pour représenter l’équipe auprès de l’Association des joueurs.

À la fin des années 70, Savard réclame une enquête publique sur la violence au hockey. Il dénonce aussi la LNH et le laisser-aller de ses arbitres en séries éliminatoires. « C’est drôle, me dit-il. J’étais à Yellowknife il y a deux semaines pour une table ronde avec des anciens joueurs. J’ai dénoncé les batailles. Tout le monde s’est levé pour m’applaudir. Malheureusement, ce sont ces mêmes personnes qui se lèvent lorsqu’il y a une bataille dans un aréna… »

Mais retournons aux années 70. Le défenseur passe de la parole aux actes en créant la ligue collégiale AAA, un circuit junior dans lequel la violence est bannie. Un geste politique fort, inédit, de la part d’un joueur de la LNH.

« Une réponse concrète à ses préoccupations, écrit Philippe Cantin. Il ne s’est pas contenté de dénoncer la barbarie sur la patinoire. Il a offert une solution aux jeunes joueurs rebutés par ces excès. Et il leur permet aussi de combiner sports et études, lui qui regrette de ne pas avoir poursuivi sa scolarité à l’adolescence. »

Plus tard, comme directeur général, il proposera même l’abolition des bagarres. Sans succès. Ironiquement, il a embauché plusieurs durs à cuire, comme Chris Nilan et John Kordic. « Je suis contre les fiers-à-bras, dira-t-il à l’époque. Malheureusement, pour avoir la paix, il faut parfois préparer la guerre. »

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Son autre grand combat, c’est la place des Québécois avec le Canadien. « Pas juste les francophones. Tous les Québécois », me précise-t-il, donnant en exemple Sergio Momesso.

Comme directeur général, il leur fait une belle place au sein de la formation.

Il en repêchera 44. Parmi eux : Patrick Roy, Stéphane Richer, Claude Lemieux, José Théodore, Patrice Brisebois, Benoît Brunet.

Il en rapatriera aussi une dizaine grâce à des transactions. Notamment Vincent Damphousse et Pierre Turgeon.

Je lui ai demandé pourquoi c’était si important pour lui.

Comme joueurs, nous étions toujours au moins la moitié qui venait du Québec. Quand on perdait, on passait un été misérable ici. Dans les matchs de balle-molle, partout, on nous en parlait. On nous demandait si on allait gagner la Coupe Stanley l’année suivante.

Serge Savard

« Aujourd’hui, on dit : “Allez-vous faire les séries ?” La saison dernière, on n’a pas fait les séries. Mais on a dit qu’on a eu une bonne année. Entre toi et moi, des high fives quand on se fait éliminer… C’est un contexte différent. Il n’y avait pas de sourires dans le temps quand on ne faisait pas les séries.

– C’était plus sévère à cette époque ?

– Oh, oui. Il y avait de la pression de partout. L’année dernière, après le dernier match, la moitié des joueurs sont partis à Moscou, à Stockholm, en Finlande. Le lendemain matin, ce n’était pas grave. »

Je lui souligne qu’il est plus difficile aujourd’hui d’embaucher les Québécois. Notamment en raison du plafond salarial, qui limite les transactions, et parce qu’il y a 10 équipes de plus dans la LNH.

« Peut-être que c’est très difficile de faire ce que j’ai fait. Mais est-ce que tous les efforts ont été faits ? »

Il ne répond pas à sa question.

Mais on devine qu’il a de la rancune envers Marc Bergevin et Geoff Molson. Dans l’avant-dernier chapitre du livre, il les égratigne chacun leur tour. À propos du propriétaire et président de l’équipe, il confiera : « Geoff Molson m’a dit souhaiter mon retour dans l’organisation. Je n’ai reçu aucune nouvelle par la suite. Pas même un appel pour me dire qu’il avait abandonné ce projet. »

Ce qui l’amène à conclure que sa « loyauté envers les Molson avait été plus forte que la leur envers [lui] ».

Il ne ménage pas Marc Bergevin non plus. « Nos conversations ont été très rares […]. Je me souviens d’un entretien téléphonique où Marc m’a surtout parlé de son insatisfaction envers P.K. Subban. Gérer une équipe, c’est d’abord gérer les individus. Il faut composer avec les différentes personnalités, parler aux joueurs, mais les écouter aussi. »

Aujourd’hui, Serge Savard a 73 ans. Il regarde moins le hockey qu’avant. Mais il se tient toujours debout. Droit comme un chêne. Fidèle à ses convictions.

Il reste un géant.

PHOTO FOURNIE PAR KO ÉDITIONS

Serge Savard : Canadien jusqu’au bout, Philippe Cantin, KO Éditions