Il y a maintenant huit ans que la Ligue nationale s’est dotée d’un protocole plus sérieux concernant les commotions cérébrales. Visiblement, il reste des failles dans le système.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Le Canadien a annoncé hier que Ryan Poehling avait subi une commotion cérébrale et serait absent jusqu’à nouvel ordre.

Selon toute vraisemblance, Poehling s’est blessé sur la séquence ci-dessous, pendant le match Canadien-Panthers, mercredi soir à Bathurst.

Or, malgré la violence de l’impact et les réactions de Poehling par la suite, l’attaquant de 20 ans est demeuré dans le match. Ce n’était pourtant pas par manque de ressources pour exiger, à tout le moins, une évaluation sommaire.

Une source a confirmé à La Presse qu’un observateur de la LNH, mandaté pour identifier les commotions cérébrales, assistait au match. Il y a un tel observateur à tous les matchs, mais la question se posait dans ce cas-ci puisque la rencontre se déroulait au Nouveau-Brunswick, où la ligue n’a pas de personnel à temps plein.

De plus, en vertu du protocole de la LNH concernant les commotions, des observateurs suivaient le match des bureaux de la ligue.

Le protocole

Les signes réclamant une évaluation étaient clairs. Le Dr Dave Ellemberg, neuropsychologue et directeur de l’Institut des commotions cérébrales, a étudié la scène.

« Les observateurs doivent faire deux choses : premièrement, être attentifs à l’événement. Car 20 % des athlètes vont seulement présenter des symptômes de 24 à 48 heures après. »

Dans ce cas, c’est très clair. Il y a une mise en échec par-derrière et il tombe sur la bande. On voit très bien sa tête heurter le plexiglas. On voit même un rebondissement de la baie vitrée.

Le Dr Dave Ellemberg

« Deuxièmement, il faut regarder après l’impact. En tombant, il se met les mains vers la tête. Ensuite, il est lent à se relever. Une fois debout, il se remet les mains à la tête, et il grimace. Si l’événement n’était pas suffisant, il faut regarder ça. Et le jeu se passe à haute vitesse. »

Sachant cela, tournons-nous vers le protocole de la Ligue nationale. On y lit que l’identification des joueurs susceptibles d’avoir subi une commotion, de même que la décision de les retirer d’un match, est la responsabilité de l’équipe. Les observateurs indépendants mentionnés plus haut (sur place et dans les bureaux de la LNH) sont aussi là « pour assister les équipes ». Tout ce beau monde a l’autorité d’exiger qu’un joueur soit retiré du match pour être examiné.

Or, après la rencontre, l’entraîneur-chef du Canadien a répondu par la négative quand La Presse lui a demandé si Poehling avait été évalué pour une commotion. L’infraction est survenue à 16 min 13 s de la deuxième période. Poehling a effectué une autre présence dans la période, mais il aurait pu être évalué à l’entracte. Il a finalement terminé le match, disputant une très bonne troisième période.

« Il n’y avait aucune indication, il se sentait bien, a répondu Claude Julien, en conférence de presse hier. Regarde le jeu qu’il a fait sur le but gagnant, il n’avait pas l’air d’un gars qui avait une commotion. Il n’avait aucun symptôme. C’est le lendemain matin. »

Si on commence à enlever tous les joueurs de l’alignement parce qu’on pense qu’ils ont peut-être une commotion, on va finir avec un demi-banc.

Claude Julien, mercredi soir, en point de presse

Le protocole prévoit le retrait obligatoire du match si un joueur présente l’un ou l’autre des signes suivants : 

– perte de conscience sur la patinoire ;
– problèmes de coordination ou d’équilibre ;
– regard vide ;
– lenteur à se relever ;
– se tenir la tête.

Poehling a montré ces deux derniers signes. Par contre, le joueur s’est visiblement blessé quand sa tête a heurté la baie vitrée. Or, pour que le retrait du match soit obligatoire, la blessure doit survenir à la suite d’une des trois actions suivantes : 

– coup d’épaule à la tête ou au haut du torse ;
– contact de la tête avec la glace ;
– coup de poing (sans gant) à la tête pendant une bagarre.

Si un joueur n’est pas évalué après avoir montré un de ces signes ET que la blessure est survenue à la suite d’une de ces situations, l’équipe peut recevoir une amende de 25 000 $ pour une première infraction. Le CH a déjà reçu une telle amende, selon des documents déposés dans le cadre d’une poursuite opposant d’anciens joueurs à la LNH.

On devine ici que le CH s’en tirera sans amende, puisque les blessures causées par un choc avec la bande ou la baie vitrée sont hors catégorie. On constate cependant qu’il y a visiblement un trou dans le protocole…

Protéger les joueurs contre eux-mêmes

Le protocole des commotions cérébrales de la LNH est un document fort intéressant à lire. En neuf pages, on en apprend beaucoup sur les efforts déployés par la ligue.

On y apprend, dans la version de la saison 2019-2020, que la vidéo sur les signes visibles de commotion doit avoir été visionnée par « les entraîneurs, le personnel médical, le directeur général et l’assistant au DG au plus tard le 15 septembre 2019 ». Une feuille de présence l’attestant devait être envoyée à la ligue le lendemain, soit lundi dernier.

Les joueurs devaient quant à eux avoir regardé une vidéo éducative « au plus tard au premier jour du camp d’entraînement ». Le personnel médical de l’équipe devait « être présent pendant la présentation de la vidéo aux joueurs ». Là aussi, la feuille de présence devait être remise au plus tard lundi dernier.

L’exemple de cette semaine implique un joueur de 20 ans qui se bat afin de gagner une place dans la LNH. Et qui était sur la bonne voie, si on se fie aux propos élogieux qu’a tenus Julien lors de ses points de presse.

Les joueurs sentent la pression de ne pas être au niveau attendu s’ils se blessent. Ça peut faire en sorte que des athlètes cachent leurs symptômes.

Le Dr Dave Ellemberg

« Heureusement, il y a eu une évaluation, une prise en charge, par la suite, ajoute le Dr Ellemberg. Mais de retourner au jeu mettait sa sécurité en danger. S’il avait reçu un deuxième coup… les conséquences d’un deuxième coup, surtout pour les personnes de 15 à 25 ans, sont risquées, car il y a une forte sensibilité au syndrome du deuxième impact. Une commotion, ce n’est pas un rhume. Ça laisse des dommages au cerveau, et la deuxième en laisse plus. C’est pour ça qu’on veut qu’un joueur soit retiré du jeu. »

Dans ce cas-ci, il est probable qu’une évaluation à l’entracte n’aurait rien changé. Poehling a terminé le match en force. Il a rencontré les médias après la rencontre, devant les lumières des caméras, et était parfaitement cohérent, le regard aussi assuré qu’à l’habitude. Mais une évaluation du joueur aurait démontré un certain sérieux au sujet d’un enjeu majeur du hockey.