Joël Bouchard a préféré repousser notre rencontre d’une journée. Il devait annoncer à 12 jeunes que leur aventure se terminait au camp du Canadien de Montréal. Il voulait prendre le temps de le faire de la bonne manière.

Jean-François Tremblay Jean-François Tremblay
La Presse

On pourrait penser que c’est la portion ingrate de la tâche. Pas pour Bouchard.

« Zéro. Ça fait partie de leur progression de joueur de hockey. J’ai déjà été assis là, je sais c’est quoi. J’essaie d’être le plus honnête possible. Je ne veux pas que ça finisse en une seconde. Je vais leur dire : “Tu n’as pas été à la hauteur sur ça, ça, ça.” Je veux donner des solutions. »

On aurait pu voir venir la réponse. Elle est très « Joël Bouchard ». La personnalité de l’entraîneur du Rocket de Laval est si définie qu’elle peut pratiquement servir d’adjectif. Noir ou blanc, sans flafla, sans gants blancs, simple. D’une simplicité désarmante, en fait.

Il n’a même pas changé de numéro de cellulaire quand il est devenu entraîneur du Rocket, malgré l’avis de certains. Il rappelle ses interlocuteurs. Il prend le temps de jaser. Il est aussi très ancré dans le moment présent. À travers la discussion, Bouchard revient d’ailleurs souvent sur cette idée de vivre un jour à la fois.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Joël Bouchard (4) a connu une carrière professionnelle de près de 15 ans, entre 1993 et 2008, disputant un total de 364 rencontres dans la Ligue nationale, notamment avec les Islanders de New York.

Il faut remonter loin en arrière pour trouver la source de ce trait de caractère. Il y a presque 20 ans, Bouchard a souffert d’une méningite. Il jouait pour les Stars de Dallas, qui avaient fait son acquisition des Predators de Nashville avant les séries. Un jour, il s’est retrouvé à l’hôpital pour une fièvre spectaculaire, plus de 40 degrés. Il hallucinait. Il a passé sept jours aux soins intensifs. Ses proches ont même été convoqués à son chevet par les médecins, au cas.

L’histoire est connue, mais Joël Bouchard ne veut pas trop en parler. Il le répétera quelques fois pour contourner les détails. Ce qui est moins connu est la ligne qu’elle a tracée dans sa vie. Il y a un avant et un après.

C’est le plus beau cadeau que j’ai eu. C’était le moment le plus difficile de ma vie. La bonne nouvelle est que ça ne dure pas longtemps. Tu passes ou tu casses. Je n’aime pas en parler du tout, du tout, du tout.

Joël Bouchard

« La façon dont je voyais les choses avant et après, rien à voir. Je l’ai vécu comme ça. J’ai changé des choses dans ma vie. Pas que c’était mauvais avant, mais ma philosophie d’un jour à la fois, ça vient de là. Don’t sweat the small stuff. Les petites niaiseries ne m’affectent pas beaucoup. Le niaisage, je n’en veux pas. Les conneries, les mind games. Zéro.

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Joël Bouchard, entraîneur-chef du Rocket de Laval

« Je n’en veux pas avec mes joueurs, je n’en veux pas dans ma vie, je ne veux rien de compliqué. La vie est trop courte. Je suis direct, c’est à cause de ça. Je l’avoue. »

Ses ambitions

De la maladie, c’est tout ce qu’il dira. Mais ses conséquences teintent chaque partie de l’homme.

Sur ses ambitions, par exemple. On le devine ambitieux. Il a gravi les échelons si vite. De joueur qui n’était pas « une étoile de la LNH » comme il se décrit lui-même, il est vite devenu analyste respecté à la télévision. RDS a vu quelque chose en lui, si bien qu’un an après sa retraite active, il était entre les deux bancs durant les diffusions des matchs du Canadien.

En 2011, il a quitté RDS, dont il garde de précieux souvenirs, pour devenir l’un des actionnaires de l’Armada de Blainville-Boisbriand. Il en est devenu directeur général et président. Il ajoutera les tâches d’entraîneur-chef. Parallèlement, il est devenu DG d’Équipe Canada junior.

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En 2011, Joël Bouchard a quitté le monde des médias pour se lancer dans l’aventure de l’Armada de Blainville-Boisbriand. En plus d’en avoir été un actionnaire, il a occupé les rôles de président, directeur général, entraîneur-chef et entraîneur adjoint.

En peu de temps, Bouchard a touché à tout dans le monde du hockey. Mais une question demeure entière : où se trouve le rôle d’entraîneur du Rocket de Laval dans son cheminement de carrière ? Se voit-il plus comme un entraîneur ou un haut dirigeant ? Encore là, un jour à la fois.

Je suis orienté sur la tâche à accomplir. Je ne vis pas dans les nuages, je n’envie pas les autres. Je suis tellement chanceux.

Joël Bouchard

« Ambitieux ? J’en ai fait déjà pas mal pour un gars de 45 ans. J’ai confiance en la vie. Je ne vais pas prendre des décisions contre mes convictions. Je ne vais pas faire quelque chose parce que c’est la bonne chose à faire, ou pour l’argent. Si ça avait été le cas, je serais resté à la télévision et à la radio. »

Il éclate de rire, avant d’envoyer deux, trois craques sur les métiers de journaliste et d’analyste sportif. Il ne le pense pas vraiment. Plus sérieusement : 

« J’ai adoré travailler à la télévision, mais j’aime être avec les joueurs de hockey. J’aime travailler avec eux, les voir progresser. Où le futur va m’amener ? Je n’aime pas embarquer là-dedans. »

A-t-il fait des erreurs ? Oui, plusieurs. Comme DG, où les erreurs sont à gros traits et durent longtemps. Comme entraîneur aussi, où les erreurs sont nombreuses, mais les conséquences, à très court terme.

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Joël Bouchard, derrière le banc du Rocket de Laval, en septembre 2018

« Ta relation avec les joueurs est importante, et pour le développement, je les place dans des situations où ils vont échouer. C’est normal. Tu prends des décisions qui vont payer à long terme. Mais les erreurs… Chaque match, on fait juste ça, des erreurs. Si tu te mets à penser tout le temps à ça… »

A-t-il des regrets ? Dans sa relation avec ses joueurs, non. Il s’impose parfois une nuit de repos avant de réagir à chaud à certaines situations. S’il se réveille le lendemain et qu’il l’a « encore sur le cœur », c’est que sa première impression était la bonne. Il s’attaque au problème. Il a toujours agi ainsi. Il le fera encore au cours de cette saison du Rocket où la victoire devient incontournable, après deux saisons sans séries depuis l’arrivée de la franchise à Laval.

« Je ne veux pas être dans un esprit négatif. Ils savent que je ne suis pas content. J’espère qu’ils ne sont pas contents eux non plus. Mais on fait quoi ? Je suis un gars de solutions. Je leur dis ce que je vois, on en parle, on trouve des solutions et on va de l’avant. »

Un jour à la fois.

Joël Bouchard sur…

… l’adversité

Chaque joueur est passé à travers beaucoup d’adversité. Ce n’est pas un tour de magie, jouer dans la LNH. Moi, ç’a été les blessures. J’ai raté beaucoup de hockey. Mais à travers chaque blessure, je suis devenu un meilleur joueur, un homme plus mature, un meilleur gars de hockey. J’ai pris ces moments-là pour absorber et regarder beaucoup. J’avais un feeling que je voulais travailler dans le hockey, par la bande, sans vraiment me dire que ça allait être ça. Je prenais des notes dans ma tête, ce que je ferais différemment plus tard.

… un entraîneur qui l’a marqué

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Barry Trotz

Actif, c’est Barry Trotz. J’ai beaucoup aimé son approche avec les joueurs. J’ai énormément de respect pour qui il est. Mais je ne pense pas que je puisse m’en inspirer, tu dois rester toi-même. La pureté d’un coach est d’être lui-même, sinon les joueurs voient clair dans son jeu.

Sinon, Jacques Demers. J’ai adoré tous mes moments avec la gang de RDS. J’étais payé pour faire de la télé, et à côté de moi, j’avais gratuitement un entraîneur de la LNH et une personne extraordinaire qui a réussi à faire des choses phénoménales dans la vie. Il me racontait des histoires, j’absorbais. Je voyais l’interaction des anciens qui venaient le voir. Jacques était exigeant comme entraîneur. Il me racontait ses bons coups, mais ses mauvais aussi. On passait tellement de temps ensemble, au restaurant, avant les matchs, entre les périodes, à l’aéroport. Je prenais soin de mon coach pendant les trois ans où j’ai été avec lui.

… un joueur qui l’a marqué

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Ian Laperriere (à gauche)

Ian Laperrière. Je sais, c’est mon meilleur ami. Mais que je n’entende personne me dire que tu peux accéder à la LNH seulement si tu as du talent, que ton père est dans l’organisation, que tu as de l’argent, que le coach t’aime. Que ce gars-là ait joué au-dessus de 1000 matchs, c’est incroyable. Pas que ce n’était pas un bon joueur, c’est plutôt comment il a réussi à se rendre là et à rester là. Il a une saison de 20 buts dans la LNH, 20 buts ! Je l’aime d’amour. Si vous l’aviez vu dans le hockey mineur, comment il se démenait, comment il n’était pas un beau patineur, comment il n’avait pas les plus grandes mains. Il n’a jamais abandonné. Il était un choix de septième ronde, moi de sixième ronde. On s’entraînait ensemble, on se motivait. On a grandi dans l’est de Montréal. Pour moi, c’est l’exemple d’un gars qui savait, dans sa tête, qu’il allait jouer dans la LNH, no matter what.

… Michael McCarron, qui a dit que Bouchard lui avait « redonné l’amour du hockey »

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Michael McCarron

J’aime Michael, j’aime tout le monde. Je me fais accuser de trop aimer mes joueurs. Qu’est-ce que tu veux, je les aime. Ma job est d’essayer de tirer le meilleur de chacun des joueurs pour qu’on soit compétitifs. Michael a été extraordinaire avec nous avant de se blesser. Il a embarqué dans ce qu’on faisait. Je suis content d’entendre ça, il doit avoir du plaisir à jouer au hockey. Ç’a été dur pour lui, la pression d’être un choix de premier tour. Il a été blessé à l’épaule, c’est plate, mais de l’autre côté, il a été très bon avant. Il a fait ce que j’ai demandé. C’était un problème récurrent. J’ai dit à Michael que c’était plate, mais qu’il fallait que ça se règle. Il a repris goût au hockey, j’essaie de voir le portrait d’ensemble avec mes joueurs.