Marc Bergevin nous reçoit dans le salon des directeurs du Centre Bell. C’est un espace lounge qui sert de lieu de rencontre aux clients du Canadien. Il pose son café Starbucks sur une table haute, puis s’assoit sur un tabouret élevé.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Le directeur général du Tricolore est d’excellente humeur. Le camp d’entraînement est sur le point de commencer. Pour lui, c’est Noël en septembre. « J’aime regarder nos matchs de hockey. Nos filiales. Nos parties hors concours. C’est la partie de mon travail que je préfère. »

Ça donne le ton à une heure de révélations, de confidences et de réflexions. Sur Sebastian Aho – « on y croyait ». Sur un éventuel retour d’Andrei Markov – « non ». Sur les négociations entamées avec Max Domi. Sur la liste de repêchage qui circule sur les réseaux sociaux.

Mais aussi sur des sujets qu’il n’a jamais commentés avant. Comme l’influence des fans et des réseaux sociaux sur ses décisions. Le profil type de joueur qu’il recherche. L’horrible saison 2017-2018, qu’il avoue « ne jamais avoir vue venir ». « Je m’isolais. Je n’allais plus dans les restos. Pas parce que j’avais peur de me faire critiquer. C’est juste que ça ne me tentait plus. »

Entrevue en cinq temps.

PHOTO JAMES GUILLORY, USA TODAY SPORTS

Sebastian Aho, des Hurricanes de la Caroline

Aho, « on y croyait »

Le 1er juillet, le Canadien a causé une surprise en s’entendant avec Sebastian Aho pour un contrat de cinq ans. Mais comme l’attaquant était joueur autonome avec restriction, son équipe, les Hurricanes de la Caroline, pouvait égaler l’offre. Ce qu’elle a fait. Pour la première fois, Marc Bergevin dévoile quel aurait le plan du Canadien si Aho avait porté le chandail tricolore.

Jusqu’à quel point avez-vous cru à l’embauche de Sebastian Aho ?

On n’est jamais à 100 % sûr. Mais j’avais eu des conversations avec son agent. Lui en avait eu avec l’autre DG. Nous étions confiants à 90 %. Je n’ai pas fait une offre juste pour en faire une. On a regardé leur organisation. La façon dont elle gère ses dollars. On a décidé de « loader » la première année du contrat. Pour nous, c’était une possibilité réelle. On y croyait.

Auriez-vous dû déposer une offre plus généreuse ?

Après coup, j’ai su que ça aurait été possible en déposant une offre qui nous aurait coûté quatre choix de première ronde. Pour moi, c’était trop. Aussi, on se disait que si les Hurricanes égalaient notre offre de 21 millions pour la première année, ils allaient le faire avec une offre de 26 millions.

Vos relations avec les autres DG ont-elles changé après cette « offre hostile » ?

Zéro.

Fermez-vous la porte à une autre offre à un joueur autonome avec restriction cet automne ?

Tout est possible. Mais il y a des raisons pour lesquelles il n’y en a pas eu d’autres. Le contrat. Les compensations. La masse salariale. Mais dans la ligue, c’est possible.

Et de la part du Canadien ?

Non. En ce moment, on a environ 6 millions sous le plafond salarial. Ce n’est pas beaucoup pour aller chercher un top joueur.

Quel effet aurait eu l’embauche de Sebastian Aho sur la position du Canadien au classement général ?

Je pense que ça nous aurait amenés à un niveau plus élevé. Regarde le classement dans l’Association de l’Est. Floride, New Jersey, Philadelphie, les Rangers, ils sont tous meilleurs. Nous, on se bat contre eux pour les séries. Avec Aho, ça aurait été plus facile.

Si votre plan avait fonctionné, il y aurait eu une congestion au poste de centre. Quel était votre plan ?

Le plan, c’était de mettre Sebastian Aho au centre. Phillip Danault, [Jesperi] Kotkaniemi et Max Domi sont aussi des centres.

Et Ryan Poehling…

Les jeunes, ça me dérange un peu moins. C’est une position difficile à apprendre dans la LNH. Ryan a eu une bonne partie. Maintenant, il doit venir à Montréal et se trouver un poste. Il n’a pas de garantie de faire l’équipe [dès cet automne]. Max Domi, c’était sa première année au centre. C’est une option de le mettre à l’aile. Il est le plus susceptible de bouger.

Vous avez trois jeunes centres [Kotkaniemi, Poehling et Nick Suzuki] qui progressent. Dans trois ans, les trois seront-ils encore à cette position ?

Kotkaniemi, probablement. Poehling, probablement. Nick ? Il a eu du succès au centre à Guelph (OHL). Mais encore là, il n’a pas encore joué chez les pros. Il y a beaucoup de joueurs de centre qui deviennent des ailiers après le repêchage. Ce serait surprenant que les trois finissent au centre. Suzuki risque de se ramasser à l’aile. Il est capable de jouer là.

PHOTO MARK BLINCH, LA PRESSE CANADIENNE

Max Domi

En discussion avec Domi

Après l’épisode Aho, le Canadien est resté tranquille. Il a surtout acquis des joueurs de soutien. Depuis, les partisans s’attendent à une autre embauche. Andrei Markov, Jason Pominville… Marc Bergevin démêle le vrai du faux, commente les négociations avec Max Domi et lève le voile sur la liste de repêchage du Canadien qui circule sur les réseaux sociaux depuis 10 jours.

Max Domi en est à la dernière année de son contrat. Avez-vous entamé des négociations avec lui ?

Oui, il y a eu des discussions.

Est-ce un dossier actif ?

Nous, on regarde pour signer à long terme. On fait des projections. On se demande combien il va nous coûter. Puis là, tu commences à négocier. Mais si la vision du joueur ou de l’agent n’est pas pareille, il va dire : regarde, on va attendre un peu plus. C’est sûr qu’on a eu des discussions. Mais tant et aussi longtemps que le joueur, l’agent ou l’équipe ne s’entendent pas sur le chiffre…

Et Andrei Markov avec le Canadien, c’est une possibilité ?

Non.

Jason Pominville ?

J’ai beaucoup de jeunes qui poussent. On a aussi beaucoup d’attaquants. Si j’amène un joueur de ce calibre-là avec nous, je devrai en soumettre un autre au ballottage. L’année dernière, on a amené de la rapidité et de la jeunesse. On veut continuer de se concentrer [sur ces deux aspects].

Du côté gauche de la défense, vous venez de mettre sous contrat Brett Kulak et Ben Chiarot. Il y a aussi Victor Mete. Y a-t-il encore de la place pour des acquisitions ?

J’écoute. Mais lorsque les équipes possèdent des bons défenseurs, elles les gardent. Et si elles veulent les échanger, elles exigent un très bon retour. Si je veux un défenseur top 3 et que la monnaie d’échange est Max Domi, je ne suis pas sûr que les partisans vont aimer ça…

Tenez-vous vraiment compte de ce que les partisans pensent au moment de prendre vos décisions ?

Non. Non, non, non, non, non. Jamais.

Les fans ont beaucoup commenté récemment une liste de repêchage aperçue dans une vidéo produite par le Canadien. Était-ce votre vraie liste ?

Si notre liste est écrite comme une napkin, comme dans la vidéo, on est dans la merde [rires]. Non, à tous les repêchages, mes adjoints et moi, on fait des listes comme ça. Ce sont des simulations. Exemple : moi, je pense que tel gars va partir là. On essaie de deviner qui sera le prochain. Mais ce que les fans ont vu, ce n’est pas LA liste.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Shea Weber

Le Canadien cherche un profil type de joueur

La culture d’entreprise est un concept prisé par les gestionnaires. Marc Bergevin y croit. Beaucoup. Il a même dressé un profil type de joueur qu’il souhaite amener au sein de son équipe.

Existe-t-il un profil de joueur que vous recherchez ?

Oui. À l’interne, on a une expression. Il y a des joueurs qui jouent au hockey. Et il y a des joueurs de hockey. La différence ? Le pro au club à Laval-sur-le-Lac, c’est un joueur de golf. Moi, je joue au golf.

Comment faites-vous pour les repérer ?

Quand ils sont jeunes, c’est difficile. [Après], je le vois. Je le sens. Le comportement [demeanor], le langage corporel. Les choses importantes pour lui, c’est quoi ? La belle voiture ? Le penthouse ? Non. Lui, c’est un joueur de hockey. Il joue pour les bonnes raisons.

Qui représente bien le « joueur de hockey » chez le Canadien ?

Shea Weber. Notre capitaine. Lui, c’est un « joueur de hockey ». Il fait des choses que le partisan ne voit pas. Nous, on voit ces choses-là. Son comportement, son attitude, sa personnalité. Regarde son passé avec Équipe Canada, avec Nashville. C’est pour ça qu’il est capitaine ici. C’est ce profil qu’on veut amener le plus possible. Il y a des gars qui sont à 100 % des « joueurs de hockey ». Il y en a d’autres à 40 %.

Quels joueurs évitez-vous ?

Tous les joueurs sont un peu égoïstes. C’est correct. Mais pas au détriment de l’équipe. Il n’y a pas de secret dans la LNH. Tout se sait. Les tricheurs, on les connaît. Il y a des gars qui coupent les coins… Lorsque la rondelle vient d’un tir de la pointe, il y a des gars qui sont toujours à six pouces de la rondelle. Ils ne bloquent jamais de tirs. Pourquoi ? Ce n’est pas par accident.

Quels joueurs assument le leadership dans l’équipe ?

Weber, [Carey] Price, [Jeff] Petry, Max Domi, [Artturi] Lehkonen, Paul Byron, ce sont des leaders à leur façon. Ils ont tous la culture de l’organisation. Pour moi, c’est très important. Ça commence avec tes top joueurs. Toujours. Tes top 3 doivent avoir cette culture. Sinon, [tu peux avoir des problèmes] avec tes jeunes qui arrivent.

Il y a trois groupes d’âge chez le Canadien. Les trois groupes interagissent-ils assez ?

C’est un bon point. Les Bruins ont une bonne équipe de hockey. Ils ont Chara, Bergeron, Marchand. Puis Pastrnak, Krug. Enfin, McAvoy et Heinen. C’est ça, les bonnes équipes. Tu ne peux pas juste y aller avec juste des gars âgés. Ou juste des jeunes. Ça te prend un mélange.

Y a-t-il des leaders dans chacun des trois groupes ?

Oui. J’ai mentionné Price, Weber, Petry, Ti-Paul [Paul Byron]. Après, il y a Max [Domi] et [Phillip] Danault, à sa façon. Je pense que l’année dernière, Danault a pris beaucoup de maturité. Pas juste dans sa partie. Dans son comportement. Ça vient avec l’expérience. Il occupe un plus grand rôle de leader qu’il y a deux ans.

PHOTO CHARLES KRUPA, ARCHIVES ASSOCIATED PRES

Alex Pietrangelo et les Blues de St. Louis ont gagné la Coupe Stanley le printemps dernier.

Une « fenêtre d’opportunité » ouverte

En septembre 2018, vous affirmiez que l’équipe était en mode [redémarrage]. Un an plus tard, êtes-vous encore dans cette phase ?

À Montréal, repartir à zéro, connaître des saisons de 72-75 points pendant cinq ans, c’est inconcevable. Quand tu fais ça, tu dois envoyer tous tes joueurs plus âgés [ailleurs]. Moi, je crois que ça prend un noyau de vétérans. Il y a deux ans, il y a des choses que je n’ai pas aimées. J’avais parlé beaucoup de l’attitude. Je sais que c’est devenu une blague. Mais si tu vas travailler le matin et que tu n’as pas une attitude positive, ça peut affecter ton environnement. L’année dernière, on a fait des pas en avant. Rater les séries, c’est certain que ça nous a blessés. Ça a fait mal à nos joueurs. Mais je veux reprendre cette année là où on a fini l’année dernière. On a appris. On va continuer de miser sur la vitesse et d’intégrer des jeunes dans l’alignement le plus rapidement possible.

Quel est votre objectif, cette année ?

Faire les séries. Dans la LNH, il y a beaucoup de parité. Il y a deux, trois équipes dont on est presque certains qu’elles les feront. Deux, trois qui ne les feront pas. Les autres sont dans le milieu.

Vous êtes dans le milieu actuellement ?

Oui.

Votre « fenêtre d’opportunité » pour gagner la Coupe Stanley est-elle ouverte ?

Oui. Regarde St. Louis l’année dernière. Regarde Columbus, qui a battu Tampa, 128 points. Qui aurait pensé ça ? Même moi, si tu m’avais dit que Columbus allait battre Tampa en quatre, je t’aurais dit : no way. Mais c’est arrivé. Si tu as une équipe en santé, le momentum et un bon gardien, tout est possible.

Si la fenêtre est ouverte, êtes-vous prêts à échanger des espoirs ?

[Après un instant d’hésitation.] L’année dernière, je ne l’ai pas fait. J’ai eu des conversations, mais le prix était très élevé. Encore là, tu vas aller chercher un joueur, tu donnes un ou deux choix de première ronde, il n’y a pas de garantie que tu vas faire les séries. On a beaucoup de jeunes qui poussent. Est-ce que je suis plus susceptible de faire bouger un jeune à la date limite des échanges ? Probablement. Mais ça va dépendre lequel, et où on se trouve au classement.

Le mois dernier, le président du Canadien, Geoff Molson, a déclaré que l’équipe serait « excellente » dans trois à huit ans. Partagez-vous le constat de votre patron ? Ou l’équipe sera-t-elle excellente avant ?

Les joueurs étoiles dans la LNH, ils ne bougent pas. Les équipes les gardent. La meilleure façon d’avoir les joueurs étoiles, c’est de les repêcher. Et plus tu repêches tôt, plus tu as des chances d’en trouver un. On veut donc des bons joueurs. Mais on veut aussi gagner. Sauf que ça ne fonctionne pas comme ça. Regarde Toronto. Ils ont de très bons joueurs. Auston Matthews a été repêché au 1er rang. Mitchell Marner, 4e. Morgan Rielly, 5e. William Nylander, 8e. Nazem Kadri, 7e. Ça veut dire qu’ils ont eu cinq années difficiles. C’est comme ça que tu les as, les bons joueurs. Et à Montréal, on ne veut pas ça.

C’est qui, « on » ? Votre patron ?

Non. C’est le marché. Le matin, quand je me lève, je dois mettre la meilleure équipe possible sur la patinoire. À moins d’avoir le mandat de tout scrapper, de recommencer à zéro. Mais ce n’est pas mon mandat.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Marc Bergevin

« Je m’isolais »

Il y a deux ans, le Canadien a connu une saison horrible. « Je ne l’ai jamais vue venir », confie Marc Bergevin. Retour sur la période sombre de son mandat.

Les critiques sur les médias sociaux, est-ce une distraction ?

Comme directeur général ou entraîneur, tu sais que tu te feras critiquer. Et personne n’aime se faire critiquer. Mais honnêtement, je n’y porte pas attention. Je ne peux pas. Je dois [rendre des comptes] à mon patron. Aux joueurs. Mais je ne peux pas aider le partisan de Châteauguay qui n’a pas aimé ceci ou cela.

Avez-vous parfois l’impression d’avoir deux millions de patrons ?

Oui, oui. Huit millions, même. Tu as le pouls de la ville, de la province. Mais encore là, je ne peux pas prendre mes décisions [seulement] à partir des émotions [des fans]. Je ne peux pas embarquer là-dedans. Je dois gérer les attentes et les risques.

L’année dernière, ça s’est plutôt bien passé. Mais la précédente, quand ça allait vraiment mal, est-ce que ça vous tentait encore d’être DG ?

Oui. Mais je trouvais ça tough. L’année d’avant, on avait fini en première position. On avait perdu contre les Rangers en séries. J’avais fait un peu de changements. Mais [cette mauvaise saison], je ne l’ai pas vue venir. Pas du tout. Après 10 matchs, j’ai senti qu’il se passait de quoi. Sauf que tu ne peux pas changer une équipe « sur le fly » de même. C’est impossible. J’ai essayé de faire des choses. Je le voyais. Je le savais. Je n’avais pas de fun. J’ai essayé de régler ça à l’interne, mais c’était impossible. J’ai pris les décisions à la fin de l’année.

Quand ce n’est pas plaisant, comment ça se passe ?

Tu t’isoles. Oui, je venais ici, je faisais ce que j’avais à faire. Mais quand je sortais, je m’isolais. Je n’allais plus dans les restos. Pas parce que j’avais peur de me faire critiquer. C’est juste que ça ne me tentait plus.

Vous avez parlé plus tôt de l’attitude des joueurs. Est-elle meilleure maintenant qu’il y a deux ans ?

100 %.

Qu’est-ce qui a changé ?

Souvent, l’attitude, c’est une petite chose qui fait une grosse différence. On a apporté des changements. Ça a fait une grosse différence…

L’ordre dans lequel les questions sont présentées a été modifié pour créer des thématiques et faciliter la lecture.