Johan Nilsson est le fondateur d’Elite Prospects, un site de statistiques de hockey. Ses collègues et lui travaillent comme des moines. Chaque jour, ils compilent, vérifient et publient les données d’une centaine de ligues. Sans discrimination. Leur répertoire couvre autant la Ligue nationale de hockey que la seconde division de Belgique ou le bantam AAA du Québec.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

L’hiver dernier, un homme a pris contact avec eux. Il souhaitait corriger une erreur dans la fiche de son fils. La routine. « Des demandes comme celle-là, on en reçoit des centaines par jour », m’explique Johan Nilsson.

Vous avez bien lu. Des centaines. Par jour.

Elite Prospects a exigé une preuve. L’homme a envoyé un lien vers le site de la ligue. Vérification faite, les statistiques ne concordaient pas.

Pour une bonne raison.

Le lien menait vers une fausse page.

« C’était bien fait. L’homme avait utilisé le même graphisme que le vrai site de la ligue », raconte Johan Nilsson. Un œil de lynx chez Elite Prospects a décelé la fraude.

« C’est un cas extrême. Mais chaque semaine, nous sommes la cible d’une dizaine de tentatives de manipulation. Ou de corruption.

– De corruption ?

– Oui. La liste de nos collaborateurs est publique. Des joueurs, des parents ou des agents les retracent sur Facebook. Ils leur offrent de l’argent. Par exemple, 50 $ pour ajouter des points. Pas tous les jours, mais ça arrive. Les tentatives de manipulation, elles, sont plus fréquentes. »

***

Suis-je surpris de ces révélations ?

Pas du tout.

Depuis 10 ans, j’ai assisté à plus de 1000 matchs de hockey mineur au Québec. À tous les niveaux : compétitif, récréatif, scolaire, civil. J’en ai vu, des parents perdre la tête à cause des stats. Des pères qui tentent de convaincre le marqueur d’ajouter une passe à leur fils. Des adultes qui gueulent contre l’annonceur maison après un but attribué au mauvais joueur.

Quel message ça envoie aux enfants ? Que les parents valorisent les buts. Les passes. Les points. Pas surprenant qu’après, des joueurs se chicanent sur la glace pour savoir qui a compté le but.

Je ne suis pas le seul à faire ces constats. Pour écrire cette chronique, j’ai contacté 12 entraîneurs et dépisteurs d’expérience. Presque tous m’ont essentiellement répondu la même chose.

« Les $#@%?&@#? de stats. »

« Les parents deviennent fous avec ça », souligne Éric Bélanger, entraîneur-chef des Chevaliers de Lévis (midget AAA).

Même son de cloche à Hockey Québec. « On reçoit des plaintes de parents de joueurs dans l’atome [9-10 ans], raconte le porte-parole Claude-Marc Raymond. [Ces parents] appellent pour nous dire que leur garçon a marqué trois buts, mais que sur la feuille de match, il n’en a aucun. Pourtant, à cet âge-là, les statistiques n’apparaissent nulle part ! »

Guillaume Piché le vit sur le terrain. Depuis une dizaine d’années, il dirige des équipes d’élite d’enfants âgés de 11 à 14 ans. Cet hiver, il sera entraîneur-chef du National de Montréal, dans le bantam AAA Relève.

« J’ai été témoin de parents qui sont intervenus pour changer des statistiques. » Il me fournit des exemples concrets. Des noms. Des dates. Des organisations. Nous avons convenu de ne pas les publier. Ces informations permettraient d’identifier des enfants, qui n’ont souvent rien demandé.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Devrait-on éliminer la publication des statistiques des joueurs au hockey mineur ?

« Ces comportements, ça me pue au nez. Ça n’a pas sa place dans le hockey mineur. » Il m’expose le cas d’une équipe adverse qui « boostait » les points de ses joueurs. « Cette année-là, c’était très, très, très rare qu’il y avait moins de deux passes sur un de leurs buts à domicile. »

Comment est-ce possible ?

J’ai demandé à Hockey Québec de m’expliquer le processus de collecte des statistiques dans sa ligue élite, la Ligue de hockey d’excellence du Québec (LHEQ).

« Le marqueur remplit la feuille de match. Il la fait signer par les arbitres et les entraîneurs de chaque équipe. Pour qu’il y ait de la corruption, il faudrait que le marqueur et les officiels soient impliqués. Nous n’avons pas d’indices de cela », indique Claude-Marc Raymond.

Mais ensuite ? Qui envoie la feuille de match à la ligue ?

Dans la plupart des villes, cette responsabilité incombe au gérant ou au gouverneur de l’équipe locale. Souvent, cette personne est le parent d’un joueur. C’est à cette étape que les documents peuvent être falsifiés. Qu’il est possible d’ajouter des points dans les cases réservées aux mentions d’aide, m’ont expliqué trois personnes au courant du stratagème.

J’ai exposé le cas à Claude-Marc Raymond, de Hockey Québec.

« S’il y a seulement une passe sur un but, dans la deuxième case, il y aura un tiret [pour empêcher d’ajouter des points]. Et là, un gérant [utilise] un crayon différent. Il rajoute une passe. On me dit qu’on voit ça une fois de temps en temps. »

***

Des parents déploient donc des efforts colossaux pour ajouter des points à la fiche de leurs enfants. Mais est-ce utile ? Est-ce que les statistiques influent vraiment sur les choix des sélectionneurs ?

Oui. Non. Peut-être.

Les avis divergent.

Marc-André Dumont a dirigé des clubs de la LHJMQ pendant 10 ans. Il connaît bien les arcanes du recrutement. Il croit qu’aux yeux des dépisteurs, la performance globale est plus importante que les statistiques.

« Demande à un recruteur de la LNH, à la mi-novembre, combien de buts et de passes a obtenu tel joueur qu’il a vu jouer samedi soir dernier. Bien souvent, il ne le sait pas précisément. Comment le joueur évolue sur la glace, ses contributions, ses forces, son langage corporel ont autant et souvent plus d’impact que sa contribution statistique. »

Éric Bélanger, des Chevaliers de Lévis, abonde dans le même sens.

« Je ne suis pas un grand fan des stats. Les deux dernières années, j’étais coach [dans la LHEQ]. C’était très rare que je savais combien de points avaient mes joueurs. À un moment donné, plus la saison avance, tu n’es pas plus fou qu’un autre, tu le sais à peu près. Mais honnêtement, je n’ai jamais basé l’évaluation de mon équipe ou de mes joueurs sur les stats. »

L’ancien attaquant de la LNH critique par ailleurs la qualité des statistiques disponibles. Il faut savoir qu’avant la Ligue midget AAA, les enregistrements vidéo sont rares. Et que les arbitres se trompent souvent sur l’identité des marqueurs.

C’est ridicule. Ils ne sont même pas capables d’avoir les buts et les passes comme du monde. C’est frustrant. Je peux comprendre un joueur d’être fâché, parce qu’il y a des dépisteurs qui regardent beaucoup les stats. Malheureusement.

Éric Bélanger, entraîneur-chef des Chevaliers de Lévis

La saison dernière, un de ses joueurs a réussi un tour du chapeau. Aucun but n’a été crédité. « Ça arrive trop souvent. Des erreurs comme celle-là, j’ai vu ça au moins une cinquantaine de fois. »

Un dépisteur de la Ligue de hockey junior majeur du Québec (LHJMQ)* renchérit. « Les stats sont tellement mauvaises qu’elles ne devraient pas exister. L’an passé, dans un match scolaire, les cinq buteurs d’un match étaient tous erronés. Sur un but en tic-tac-toe, en avantage numérique, il n’y avait pas de mention d’aide. Puisque les stats ne reflètent pas la réalité, pourquoi les publier ? »

Excellente question.

Dans la plupart des pays du monde, les statistiques ne sont disponibles qu’à partir de 16 ans. C’est le cas notamment en Suède, où habite le fondateur d’Elite Prospects, Johan Nilsson. « C’est comme ça pour protéger les enfants. Pour leur enlever de la pression. Et ce n’est pas près de changer. »

En Amérique du Nord, les pratiques varient d’une région à une autre. Prenez le cas d’Auston Matthews, des Maple Leafs de Toronto. Il a grandi en Arizona. Les premières statistiques disponibles sur Elite Prospects sont celles de son équipe midget.

Et au Québec ?

Quatre ligues diffusent les statistiques des joueurs de moins de 16 ans.

– La LHEQ, régie par Hockey Québec, publie sur son site les données des catégories pee-wee à midget espoir. Donc de 11 à 16 ans.

– Les trois principales ligues scolaires (LPHS, RSEQ, LHIQ) rendent disponibles les stats à partir de la première année du secondaire. Donc 12 ans.

C’est beaucoup trop tôt.

Ça pourrait changer. Chez Hockey Québec, on confirme qu’il y a « une réflexion constante sur ce sujet-là ». L’hiver dernier, les statistiques ont failli disparaître du portail de la LHEQ. Mais elles seront toujours là cet automne.

Pourquoi ?

Pour la pire des raisons.

« C’est à la demande des parents qu’on conserve les stats », confirme le porte-parole de Hockey Québec.

L’année prochaine, il faudrait penser aux enfants en premier.

* Le dépisteur n’est pas nommé car il n’est pas autorisé à parler au nom de son équipe.