Sept entraîneurs comparent les athlètes d’aujourd’hui avec ceux d’hier. Et donnent des conseils pour bien les gérer.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Faites l’exercice. Demandez à vos proches leur opinion sur les milléniaux, ces jeunes nés à la fin du siècle dernier qui forment la génération montante. Puis buvez un shooter chaque fois que vous entendrez les qualificatifs suivants.

Impatients.

Irrespectueux.

Têtus.

Indécis.

Égocentriques.

Pas sûr que vous serez en état de poursuivre la lecture de cette chronique. Ce serait dommage. Surtout si vous êtes d’une génération précédente et que vous gérez des milléniaux au bureau.

Car au-delà de la caricature qu’on se fait d’eux, les milléniaux sont fascinants. Ils sont passionnés. Avides d’apprendre. De comprendre. Ce ne sont pas mes constats, mais ceux de sept entraîneurs chevronnés qui passent leur vie à côtoyer et à diriger des athlètes de cette génération.

« Moi, je les adore ! Ils sont allumés. Très intelligents. Ils ont une opinion. Si ce que tu dis a du sens pour eux, ils embarquent dans ton projet », s’emballe Joël Bouchard.

Membre de la génération X, l’entraîneur-chef du Rocket de Laval a constaté l’évolution des relations entre les joueurs et l’entraîneur depuis 20 ans. « On ne peut plus gérer comme avant. C’est impossible. Il faut s’adapter. »

Danny Maciocia a commencé sa carrière d’instructeur avec les Alouettes de Montréal en 1996. C’était il y a 23 ans. Une autre époque. Il dirige aujourd’hui l’équipe de football des Carabins de l’Université de Montréal.

« Tout a changé. Tout ! », s’exclame-t-il en faisant de grands gestes avec ses bras. « On dit souvent qu’il faut donner du tough love aux joueurs. Avant, on pouvait les brasser, puis leur donner de l’amour. Maintenant, c’est le contraire. Il faut d’abord les aimer avant de les critiquer. »

Des entraîneurs ont ajusté leur ton. Leurs méthodes d’enseignement. Leur façon de passer les messages. D’autres non. Ces derniers regardent désormais les matchs comme nous, dans les gradins ou le fauteuil de leur salon.

Comment donc gérer efficacement les milléniaux ? Les amener à leur potentiel maximal, dans le sport comme au bureau ? Retour sur ce qui a changé en une génération. Et quelques conseils pour mieux travailler avec les jeunes collègues.

LA COMMUNICATION

Claude Julien, entraîneur-chef du Canadien de Montréal 

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Claude Julien s’adressant à Jonathan Drouin, Max Pacioretty et Charles Hudon (à gauche), lors du camp d’entraînement 2017.

« Aujourd’hui, les jeunes sont beaucoup plus [à l’aise] de rentrer dans ton bureau pour parler d’une situation. Pour te challenger s’ils ne sont pas d’accord. Des [Tomas] Plekanec — ou moi dans mon temps —, on n’osait pas aller cogner. Si on ne jouait pas, on se disait que c’était parce que le coach n’était pas content. Il [fallait] que je sois meilleur. C’était ma job d’être meilleur. Aujourd’hui, ils viennent cogner à ta porte. Pourquoi je ne joue pas ? Tu es obligé de leur expliquer. Dans le temps, on était capables de figurer nos choses. Aujourd’hui, on le sait, mais on veut l’entendre. »

Jacques Martin, entraîneur adjoint des Penguins de Pittsburgh

« Que ce soit dans l’entreprise privée ou dans un club, ça a changé. Cette génération est différente. C’est à nous de nous adapter. Il y a beaucoup plus de communication qu’avant. Surtout pour le feedback. Les jeunes ne font plus juste écouter les instructions. Ils demandent toujours pourquoi. Il faut leur expliquer. Ça exige une meilleure collaboration entre les joueurs et les entraîneurs. »

Sylvain Bruneau, entraîneur de l’équipe canadienne féminine de tennis 

« J’explique peut-être un peu plus mes décisions que par le passé. Je le vois au moment des sélections. Pour la Coupe Fed, par exemple. Les joueuses ne vont pas hésiter à demander un compte rendu, une explication [à propos de leur sélection]. Bien plus qu’avant. »

Danny Maciocia, entraîneur-chef de l’équipe de football des Carabins de l’Université de Montréal 

« Tu ne peux pas leur dire quoi faire sans leur expliquer. Si je leur demande de faire deux tours de terrain, ils vont me demander : pourquoi ? S’ils ne sont pas dans l’alignement, ils veulent savoir pourquoi. C’est une bonne chose. Si j’étais joueur, je voudrais aussi savoir pourquoi. Mais on leur répond après un match. Jamais dans les 48 heures avant. »

LE RESPECT DE L’AUTORITÉ

Rémi Garde, entraîneur-chef de l’Impact de Montréal 

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Rémi Garde, entraîneur-chef de l’Impact de Montréal, salue les joueurs qui arrivent sur le terrain, la saison dernière.

« C’est clair qu’aujourd’hui, la société est un peu plus laxiste. Il y a un peu moins le respect de la hiérarchie. Je ne dis pas qu’elle n’est pas respectée. Mais quand j’étais joueur, on ne remettait pas en question les entraîneurs. Il y avait aussi une hiérarchie de l’âge, de l’expérience. Il n’était pas question de monter sur la table de massage avant de s’assurer que ceux qui avaient plus d’expérience se soient fait soigner avant. »

Joël Bouchard, entraîneur-chef du Rocket de Laval 

« On n’était pas mieux, on n’était pas pires. Juste différents. On était plus cowboys. Plus rough sur les coins. Il y avait plus de tension, plus d’émotions entre les joueurs et les coachs. Les milléniaux sont plus cérébraux. Beaucoup vont s’écraser sous l’intensité. Il faut prendre le temps de leur parler. De leur expliquer. De leur montrer. Ils veulent voir et comprendre. Ce n’est pas mauvais. Mais ça prend plus de temps, c’est évident. »

PHOTO ULYSSE LEMERISE, COLLABORATION SPÉCIALE

Danny Maciocia, entraîneur-chef des Carabins de Montréal

Danny Maciocia

« C’est mon plus grand défi. À la fin d’une demie, on rentre dans le vestiaire. Tu as 15 minutes pour faire des ajustements. Leur première réaction, c’est d’aller sur leur cellulaire. Ils vont sur Twitter : check ça, ce gars-là a vu mon catch… Je l’ai même vu chez les professionnels, à Edmonton [en 2010]. Est-ce que tout le monde fait ça ? Non. Mais il y en a. On a déjà banni les cellulaires des réunions. Là, il faut les bannir à la demie. »

Joël Bouchard

« Les cellulaires. On en a parlé entre nous. On essaie de gérer ça. Je ne dirais pas que c’est un problème. Mais oui, c’est une réalité. Ça fait partie de leur vie, ils ont grandi avec ça. Les interdire ? Ça prend une réglementation qui s’adapte au groupe d’âge. Il faut que tu les amènes à proposer eux-mêmes la solution. Leur dire : comment voyez-vous ça, vous autres ? Et espérer que leur conclusion sera la même que la tienne. »

Martin Laperrière, entraîneur adjoint des Remparts de Québec 

« Il y a plus de distractions aujourd’hui. Il y a les agents. Les médias sociaux. Les jeux en ligne. Ça fait beaucoup à gérer. Mais c’est à nous de nous ajuster à eux. Il faut s’asseoir, comprendre, répéter. »

L’IMAGE

Sylvain Bruneau

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Sylvain Bruneau félicite Gabriela Dabrowski et Bianca Andreescu à l’issue d’un match de la Fed Cup, l’an dernier

« La pression des réseaux sociaux a tout changé. Avant, il y avait un rapport dans le bulletin de nouvelles à la télévision. Une mention dans le journal. Maintenant, c’est planétaire. N’importe qui peut rejoindre un athlète s’il est sur les réseaux sociaux. J’ai déjà eu à ramasser des athlètes après des commentaires. Rebecca [Marino] s’était même retirée à cause de ça. »

Joël Bouchard

« Ils sont très bons avec les réseaux sociaux. Ils ont grandi avec ça, ils ne se mettent pas les pieds dans les plats souvent. Ils comprennent aussi la critique qui vient des médias sociaux. Si j’avais eu ça d’un coup sec quand j’étais jeune, je ne sais pas comment j’aurais réagi ! Ça fait qu’ils sont plus émotifs, plus sensibles, ce qui n’est pas mauvais. »

Danny Maciocia

« Avant, quand tu posais une question et que tu demandais si les gars avaient compris, tout le monde disait oui. Aujourd’hui, les gars ne répondent pas. Ils ne veulent pas admettre [qu’ils ne le savent pas]. L’image occupe une place plus importante qu’avant. »

L’AMBITION

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

Joël Bouchard lors du camp de perfectionnement du Canadien de Montréal, l’été dernier.

Joël Bouchard  

« Ils ont du potentiel. Ce sont des gars solides, avec la tête à la bonne place, des bonnes idées. Ils sont allumés et dédiés. Ils respectent leur diète, ils s’entraînent plus que nous autres. Ils sont très professionnels. Le hockey est super exigeant, et ce sont des machines d’entraînement. Ils sont prêts à faire les sacrifices. »

Martin Laperrière  

« Tu ne peux plus leur vendre le rêve. Ils réalisent assez rapidement si le rêve existe ou pas. […] Tu peux leur montrer la track de train. Mais c’est plus difficile de faire des discours de motivation. Tu auras des réactions. Ça se voit dans leur body language. Ils savent aussi qu’ils ont d’autres options. Qu’ils peuvent changer de programme. Qu’ils ont d’autres avenues pour avoir du plaisir. »

Danny Maciocia  

« Je pense qu’ils vont faire de bons coachs. Byron Archambault et Gabriel Cousineau sont d’anciens joueurs qui posaient toujours des questions. Aujourd’hui, ils sont des pas pires coachs. »

* Avec la collaboration de Guillaume Lefrançois (entrevue avec Claude Julien).

QUI SONT LES MILLÉNIAUX ?

Les milléniaux sont les gens nés à la fin du siècle dernier. Entre 1981 et 1996, selon la définition la plus répandue. D’autres organismes incluent les naissances jusqu’en 2000. Parmi les athlètes, pensons à Carey Price, Eugenie Bouchard, Marie-Philip Poulin ou Charles Hamelin. Ils comptent pour : 

98 % des joueurs du baseball majeur

87 % des joueurs de la LNH

79 % des 100 meilleurs joueurs de tennis

77 % des 100 meilleures joueuses de tennis

Quatre conseils pour mieux travailler avec les milléniaux

S’adapter à eux — et non le contraire

Vos jeunes collègues vous exaspèrent ? Vous bûchez un arbre par semaine pour vous défouler ? Déposez votre hache avant de couper à blanc toute la forêt. Car les milléniaux sont là pour de bon. Ils seront même de plus en plus nombreux dans votre milieu de travail. Ce sera donc à vous de vous adapter. « On a 85 athlètes. Ils n’ont pas tous à s’adapter à moi ou à nos instructeurs. C’est à nous de le faire et d’être plus compréhensifs », explique Danny Maciocia, des Carabins de l’Université de Montréal.

Claude Julien, du Canadien, abonde dans le même sens. « Tu t’adaptes. Tu n’as pas le choix si tu veux rester dans notre métier. […] La ligne est mince entre s’adapter et permettre le manque de respect. C’est la même chose avec nos enfants, avec les téléphones et les iPad. On a le choix de s’en plaindre, ou de s’adapter et gérer la situation, parce que les téléphones et les iPad sont là pour rester. »

Les impliquer

Les milléniaux ont la bougeotte. Ils sont moins attachés envers leur entreprise que leurs collègues plus âgés. Comment motiver les meilleurs d’entre eux ? En les impliquant. Ce que les entraîneurs appellent le buy in. L’engagement. Il est important de construire un partenariat fort avec les jeunes pour les convaincre d’embarquer dans un projet collectif. « C’est la clé, souligne Joël Bouchard, du Rocket de Laval. Tu peux être raide pareil avec eux. Crois-moi, je peux être rough en $#?@%&. Mais il faut que tu leur parles. Que tu leur expliques. Ils sont intelligents. Ils veulent savoir. Ils comprennent. Et quand ils embarquent, ça fonctionne bien. »

Passer du temps avec eux

Pour faire passer votre message, privilégiez les rencontres individuelles aux réunions de groupe. « Aux Carabins, on a 12 groupes ethniques, explique Dany Maciocia. On a des Noirs, on a des Blancs. On a Montréal, on a Québec. On a Outremont, on a Montréal-Nord. C’est important de s’asseoir avec chacun et de lui demander : tu viens d’où ? Comment ça fonctionne [dans ton milieu] ? Ça se faisait moins avant. »

Au Rocket, Joël Bouchard apprécie aussi les rencontres individuelles. L’automne dernier, l’ex-hockeyeur Alex Burrows s’est joint au personnel d’instructeurs. Il a été étonné du nombre de rencontres individuelles. « Alex était épuisé. Il m’a demandé : “Est-ce que ce sera comme ça toute l’année ?” » raconte Joël Bouchard en riant. « Non, ce n’est pas comme ça tout le temps. Mais oui, c’est plus fréquent qu’avant. Il faudrait même que j’en fasse plus. »

Leur imposer des règles

Vous l’avez compris : il faut être plus compréhensif, plus à l’écoute, plus tolérant envers les milléniaux. Plus permissif ? Pas nécessairement. Les règles sont essentielles au bon fonctionnement d’un groupe, estime Rémi Garde, de l’Impact. « Dès l’instant où vous [dirigez] un groupe de personnes, il faut des règles. Et le respect des règles. Sinon, c’est impossible. Maintenant, la manière dont on fait respecter ces règles est tout aussi importante. J’essaie d’être le plus juste possible pour défendre l’intérêt du groupe. »