Le commissaire Gary Bettman a défendu mercredi les traditions barbares de la LNH. Devant des élus fédéraux, il a insisté sur la nécessité de préserver les bagarres dans sa ligue.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Pourquoi ?

Pour protéger les vedettes.

Je le cite : « La menace d’un combat dissuade et réduit le nombre d’autres gestes dangereux. [Elle] aide à protéger les meilleurs joueurs contre des attaques inappropriées. »

Prévenir la violence par la menace d’un crochet au menton. Comme dans la mafia. C’est fort. Très fort. Un argument coup-de-poing.

Attendez, le « punch » s’en vient. Gary Bettman s’est ensuite fait demander quels règlements pourraient être modifiés pour limiter les coups à la tête. Sa réponse : « En ce moment, je ne pense pas qu’il y ait grand-chose qu’on puisse faire. »

Vraiment ?

Un écolier de 7 ans qui a oublié de faire son devoir de maths ment mieux que ça.

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Le premier geste à faire pour réduire les coups portés à la tête est simple : éliminer les bagarres.

Elles sont déjà interdites dans les compétitions internationales. Dans le circuit universitaire américain. En Russie. En Suède. En Finlande. En Suisse. En Allemagne. En République tchèque. En France. En Italie. Au Danemark. Au hockey féminin. Les fautifs sont expulsés sur-le-champ et suspendus. Les « attaques inappropriées » contre les vedettes évoquées par Gary Bettman ? Inexistantes.

Oui, mais les bagarres dissuadent les gestes dangereux. Les « cheap shots ».

Où est l’étude à ce sujet ? Il existe une méthode plus efficace — et plus prudente — que l’uppercut pour enrayer les coups sournois : des peines qui nuisent à toute l’équipe.

Cet hiver, j’ai assisté à un tournoi de hockey mineur aux États-Unis. Pendant les infériorités numériques, les dégagements étaient interdits. Croyez-moi, l’effet apaisant sur les hormones est instantané. Imaginez si, en plus, les punitions étaient toutes purgées jusqu’au terme des deux ou quatre minutes. Les abrutis fileraient doux…

Oui, mais le hockey est un sport de contact et de vitesse.

Dans le feu de l’action, les esprits peuvent s’échauffer. C’est vrai. Mais c’est aussi le cas au football. Au water-polo. Au handball. Trois sports dans lesquels les combats sont pourtant interdits.

Oui, mais une bagarre permet de changer le « momentum » d’un match.

Mon argument préféré. Au tennis, une joueuse ne roue pas sa rivale de coups de raquette parce qu’elle tire de l’arrière. Au baseball, quand le point gagnant est au troisième but en fin de match, le voltigeur de gauche ne quitte pas sa position pour aller frapper le coureur.

Alors, pourquoi les batailles sont-elles tolérées dans la LNH et pas ailleurs ?

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Les raisons sont historiques.

Reportons-nous au 3 février 1875, à l’aréna Victoria de Montréal. Le premier match de l’histoire du hockey disputé à l’intérieur. Devinez comment la partie a pris fin ?

Par une bataille.

« Il y a eu des coups aux tibias et à la tête. Des bancs ont été brisés. Les spectatrices se sont enfuies dans la confusion », pouvait-on lire dans les journaux.

Une belle entrée en matière. Mais elle n’est pas représentative de l’époque. Pendant les 30 années suivantes, le hockey était un sport relativement civilisé. Il était pratiqué par un petit nombre d’hommes, souvent issus de la haute société.

Au début des années 1900, des ligues professionnelles sont nées. Les meilleurs athlètes canadiens — qui jouaient alors à la crosse — y ont vu une occasion de faire un peu d’argent l’hiver. Presque tous les joueurs de la première année du Canadien étaient d’ailleurs des joueurs de crosse. Ce sport était extrêmement violent. Au point que La Presse avait publié un manifeste contre « la brutalité que des règlements surannés répriment mal ».

« Les chroniqueurs se rendent aux joutes non avec l’idée d’avoir à rédiger le compte rendu d’une belle partie, mais plutôt avec la certitude que leur plume servira à relater les coups illicites [et] les rencontres pugilistiques. »

Les joueurs de crosse se sont retrouvés sur les patinoires. Leurs pratiques violentes les ont suivis. Les bâtons de hockey ne servaient plus juste à pousser la rondelle. Les patineurs les utilisaient comme des sabres, des haches et des épées.

La grande vedette de l’époque était Newsy Lalonde, du Canadien. Il était à la fois le meilleur joueur de crosse et de hockey au pays. Il était aussi réputé pour son jeu robuste. Ou agressif, plutôt. Lors d’un match en 1912, Lalonde s’est servi de son bâton pour fendre la bouche d’Odie Cleghorn. Le frère de ce dernier s’était porté à sa défense. Le résumé de La Presse se lit comme un scénario de lutte.

« Sprague Cleghorn arriva par en arrière et asséna à Lalonde un terrible coup de bâton en travers de la figure, lui fendant le front et la joue. » Sprague Cleghorn fut arrêté par la police et traduit en justice. Au terme d’un court procès, le juge le condamna à une amende de 50 $.

Cet incident n’était pas un cas isolé. Deux semaines plus tard, Odie Cleghorn attaquait un arbitre à Montréal. Et ce fut comme ça presque toutes les semaines pendant des années, comme le prouvent les numéros de La Presse de 1913 à 1916 : 

– Joe Hall tente de frapper un arbitre à la tête avec son bâton ;

– Joe Hall (encore) fend le crâne de Newsy Lalonde (encore) sur deux pouces. Le caricaturiste de La Presse dessine Hall avec une hache dans le dos ;

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Un caricaturiste de La Presse a dessiné Joe Hall avec une hache dans le dos, après une attaque contre Newsy Lalonde.

– Steve Vair casse son bâton sur la tête d’un adversaire ;

– Skene Ronan essaie de décapiter Roy McGiffin. Les spectateurs de Toronto demandent à la police d’intervenir ;

– Roy McGiffin (encore) se bat contre Art Ross. La police les arrête. McGiffin échappe à une peine de 8 jours de prison en payant une amende ;

– Skene Ronan (encore) est accusé de voies de fait contre un adversaire ;

– Les spectateurs envahissent la glace à Ottawa pendant un combat entre deux joueurs.

Les journaux se sont ajustés. En plus du tableau des marqueurs, ils publiaient aussi celui des amendes imposées aux bagarreurs !

La flambée de violence dans les stades a presque tué la crosse, pourtant le sport le plus populaire de l’époque. En 1914, les deux ligues professionnelles disparaissaient. Le hockey, lui, a survécu à la guerre et aux excès. En 1922, la LNH modifiait même ses règlements pour légitimer les batailles « aux poings ». Les bagarres étaient maintenant punies pour une pénalité de 5 minutes, et non plus par une expulsion. Une formule appréciée des propriétaires, qui étaient parfois aussi des promoteurs de sports de combat.

Un siècle plus tard, les règles du hockey ont changé. Mais pas celles sur les bagarres. La LNH tente de justifier cela avec une belle couche de vernis. 

Maintenant, on se bat pour protéger les vedettes, dit-elle.

La vérité est plus laide. On se bat toujours pour les mêmes raisons qu’hier.

Pour protéger des traditions barbares.