Philippe Cantin Philippe Cantin
La Presse

Un phénomène intéressant s’est produit dans la LNH la semaine dernière : le combat à sens unique entre Alexander Ovechkin, des Capitals, et l’infortuné Andrei Svechnikov, des Hurricanes, a été jugé inacceptable par de nombreux fans et analystes.

Cette réaction bienvenue illustre la baisse de popularité des bagarres dans l’opinion publique. Mine de rien, il s’agit d’une formidable évolution. Dans un passé pas si lointain, j’ai l’impression que ce triste épisode aurait été commenté avec moins de nuances.

Beaucoup de gens auraient répété jusqu’à plus soif qu’un « incident » du genre fait partie de l’essence du hockey. Et Gary Bettman, dans sa fulgurante sagesse, nous aurait sans doute dit, comme il l’a fait en 2013, qu’une bonne explication à coups de tapes sur la gueule a l’effet d’un thermostat sur un match : elle réduit la température lorsque l’ambiance devient trop chaude.

Mais, cette fois, cette litanie de sornettes à propos du « lien sacré » entre les combats et le hockey professionnel a été moins présente dans le débat. Plusieurs passionnés, jusque-là plus réservés sur cette question, s’interrogent maintenant sur l’utilité des bagarres.

J’aurais aimé que cette prise de conscience survienne plusieurs années plus tôt. Mais le fruit n’était pas mûr.

Il n’était pas question de remettre en question le « code ». Oui, ce pénible « code » qui a valu à Paul Byron une commotion cérébrale le mois dernier, au moment où le Canadien avait besoin de sa rapidité et de son flair.

Cette notion de « code » m’a toujours consterné. Comme si les joueurs devaient observer à jamais des règles d’une autre époque. Pourtant, quand le « code » disait que leurs salaires étaient confidentiels, ils s’en sont débarrassés malgré les réserves de certains de leurs camarades. Ils ont voté en faveur de leur divulgation complète (c’était en 1989). Avec le jeu des comparaisons comme nouvel outil de négociation, leurs revenus ont explosé.

Le rejet d’un « code » absurde leur a ainsi permis de défendre leurs intérêts économiques. Alors, pourquoi ne pas montrer la même audace dans la défense de leurs intérêts physiques ? La santé est pourtant plus importante que le portefeuille.

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Aujourd’hui, la LNH n’a plus d’excuse pour tolérer les bagarres. Des avancées scientifiques ont mis en lumière les dangers des commotions cérébrales et leurs répercussions sur la qualité de vie.

Or, un coup de poing en plein visage est une cause évidente de choc au cerveau. Mais Bettman et les propriétaires d’équipe semblent parfaitement à l’aise dans leur aveuglement volontaire. Ils nous répètent que la santé et la sécurité de leurs joueurs sont une valeur primordiale pour eux. Hélas, leur acceptation des bagarres démontre les limites de cet engagement.

Heureusement, les amateurs sont de moins en moins dupes. Bien sûr, la foule se lève encore quand les gants tombent sur la patinoire. Mais j’ai l’impression que l’excitation jadis ressentie en observant deux joueurs se frapper sur la margoulette est beaucoup moins prononcée. Je crois même qu’elle laisse place à un sentiment de malaise.

Est-on vraiment fier d’applaudir ça ?

Est-ce le sport que nous voulons ?

Est-ce notre véritable conception du hockey ?

Après tout, impossible de ne pas ressentir une vive inquiétude quand on voit un Andrei Svechnikov ou un Paul Byron encaisser un knock-out. Et si rien n’est fait, nous verrons d’autres situations semblables au cours des prochaines saisons.

La bonne nouvelle, c’est que le nombre de bagarres est en diminution constante dans la LNH, selon les données de hockeyfights.com. Et, contrairement aux prévisions apocalyptiques trop souvent entendues dans le passé, la qualité du spectacle n’en a pas souffert et les assistances n’ont pas chuté. En fait, le jeu n’a jamais été si enlevant.

Malheureusement, fidèle à son habitude dans tous les dossiers liés à la protection des joueurs, la LNH avance à petite vitesse pour franchir la dernière étape et les interdire pour de bon. Cette lenteur fait partie de son ADN. Elle a ainsi mis des années avant de rendre obligatoire le port du casque protecteur, qui s’imposait comme une évidence depuis longtemps.

Plus récemment, il a fallu des cas déplorables pour qu’on sanctionne avec un certain mordant les assauts à la tête provoqués par un coup de bâton vicieux ou un coude levé sournoisement.

Si la LNH s’était montrée aussi volontaire dans la lutte contre la violence que dans sa recherche de nouveaux revenus, ce problème aurait été réglé depuis longtemps.

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Si je suis convaincu que la LNH dira un jour « non » aux bagarres, je ne me fais pas d’illusion : elle n’agira pas ainsi de bonne grâce.

En 1961, le sénateur Hartland de Montarville Molson, alors propriétaire du Canadien, a voulu mobiliser les autres gouverneurs du circuit pour stopper la rudesse inutile au hockey, celle qui cause des blessures et, disait-il, prive « les spectateurs de tout le pays de voir ces joueurs à l’œuvre ». Près de 60 ans plus tard, ce débat reste malheureusement d’actualité.

L’impulsion finale ne viendra pas du commissaire et des propriétaires d’équipe. Ni de l’Association des joueurs, qui défend toujours avec vigueur ses membres responsables des coups les plus intolérables. Non, elle viendra plutôt des amateurs.

Un jour que j’espère pas trop lointain, la LNH comprendra qu’il n’existe plus d’acceptabilité sociale pour les bagarres, que ces knock-out absurdes nuisent à son image de marque. Elle les interdira alors pour de bon.