Dix ans après le début de sa carrière, Ryan O’Reilly a enfin la chance de faire taire ses détracteurs

Mathias Brunet
Mathias Brunet La Presse

Justifiée ou non, O’Reilly avait une réputation de « perdant ». Il a été échangé deux fois avant l’âge de 28 ans, par l’Avalanche du Colorado, puis par les Sabres de Buffalo, l’an dernier, et a participé à seulement deux séries éliminatoires en neuf ans de carrière.

Il n’en faut parfois pas plus pour teinter négativement les perceptions à l’égard d’un joueur.

Le directeur général des Blues de St. Louis, Doug Armstrong, ne s’est jamais fié à ces impressions. L’été dernier, il a offert aux Sabres des choix de premier tour (2019), de deuxième tour (2021), l’espoir Tage Thompson, Patrik Berglund et Vladimir Sobotka pour l’obtenir.

O’Reilly s’est vite imposé à titre de premier centre des Blues. Non seulement il a obtenu 77 points en saison, sa meilleure production en carrière, mais il constitue le grand leader des Blues en séries. Il a 18 points en 23 matchs et demeure de loin l’attaquant le plus utilisé, soit plus de 21 minutes en moyenne par rencontre.

Dans le crucial quatrième match, lundi, O’Reilly a été le meilleur des siens avec deux buts, mais aussi par sa fougue et son abnégation contagieuses.

Les Blues et leur centre numéro un se retrouvent à deux victoires de remporter la Coupe Stanley. La série est égale 2-2 et vient de se transporter à Boston pour le cinquième match, ce soir (20 h).

« Un véritable pro »

André Tourigny demeure l’un des grands admirateurs d’O’Reilly. L’entraîneur-chef des 67 d’Ottawa dans la Ligue junior de l’Ontario l’a dirigé pendant deux ans chez l’Avalanche du Colorado à titre d’adjoint de Patrick Roy.

Il n’a pas hésité à faire un parallèle entre O’Reilly et l’espoir du Canadien Nick Suzuki, récemment dans ces pages, pour dire tout le bien qu’il pensait de Suzuki.

« Je n’ai jamais rien compris à ces histoires, a confié Tourigny à La Presse hier. Au contraire, j’ai toujours dit qu’il jouait du winning hockey, selon mon expression. C’est un véritable pro, il est en forme, il s’entraîne, il fait de l’extra après les pratiques, il fait toutes les bonnes choses. Je n’ai jamais entendu un coach ne pas aimer Factor [le surnom d’O’Reilly], peu importe la situation ou le score. Il joue dans une structure, il est très intelligent, gagne ses mises en jeu, joue bien défensivement, bon tir, bon passeur. »

« Il est agréable à diriger. Je suis ses séries et je suis heureux pour lui. » — André Tourigny

Tourigny appréciait aussi sa personnalité. « Factor ne parle pas beaucoup, mais il prêche par l’exemple. C’est une très bonne personne. Je l’aime beaucoup. C’est un gars intelligent, sur la glace et à l’extérieur. Il est apprécié dans un vestiaire, il n’a pas d’ennemis. »

La malchance peut expliquer ses 13 petits matchs de séries en neuf ans, selon Tourigny. « Il faut être à la bonne place au bon moment, un peu comme dans le cas de Matt Duchene. O’Reilly, c’est un gars que tu veux dans une équipe gagnante. Si tu regardes les équipes pour lesquelles il a joué, on ne leur prédisait pas beaucoup de succès. Personne ne s’attendait à ce que les Sabres deviennent rapidement la septième merveille du monde. »

Tourigny venait de quitter l’organisation de l’Avalanche lorsque O’Reilly a été échangé aux Sabres le 26 juin 2015. Le Colorado a obtenu en retour des jeunes, Mikhail Grigorenko, J.T. Compher et Nikita Zadorov, en plus d’un choix de deuxième tour. Quatre ans plus tard, l’Avalanche n’y a pas trouvé son compte. Zadorov est un défenseur de troisième paire. Grigorenko est dans la KHL. Compher demeure un joueur de soutien.

« On l’a échangé pour des raisons contractuelles, explique Tourigny. On ne voulait pas lui donner les 7,5 millions qu’il réclamait. On sentait une tension avec son agent. »

Deux ans avant cet échange, O’Reilly avait accepté une offre qualificative des Flames de Calgary, 10 millions pour deux ans, avec une prime d’engagement de 2 millions. L’Avalanche avait égalé l’offre le soir même.

Les Flames et leur directeur général Jay Feaster s’en étaient bien tirés. O’Reilly avait en effet choisi de demeurer dans la KHL après le lock-out en attendant une solution à l’impasse contractuelle, et les règlements de la LNH auraient forcé les Flames à soumettre O’Reilly au ballottage avant de l’embaucher. Ils l’auraient perdu tout en ayant à céder des choix compensatoires de premier et troisième tours à l’Avalanche. Le Colorado a sauvé Feaster en égalant l’offre.

Mais l’épisode a refroidi les relations entre O’Reilly et l’organisation de l’Avalanche. « On a senti les ponts se couper quand il a signé ce contrat, explique Tourigny. Ça a laissé un goût amer. »

Offert au Canadien

Tourigny s’explique moins bien la décision des Sabres l’été dernier. Buffalo aspirait pourtant à de meilleures saisons à court terme et O’Reilly constituait un formidable duo de centres avec Jack Eichel.

« L’Avalanche, je pouvais comprendre, mais les Sabres, ça m’a surpris. Aucune idée pourquoi ils s’en sont séparés, sinon qu’ils trouvaient son contrat et son salaire trop lourds. » — André Tourigny

Les Sabres ont tendu l’hameçon au Canadien l’été dernier. Le directeur général Jason Botterill exigeait au minimum le troisième choix au total ou Ryan Poehling. L’information a été confirmée quelques mois plus tard par Marc Bergevin. Celui-ci a jugé que son équipe n’avait pas atteint le taux de maturation nécessaire pour conclure un tel échange, même s’il était à la recherche d’un centre numéro un.

Les Blues, eux, possédaient une formation nettement plus aguerrie. Ils ont connu une saison en dents de scie, avant de finalement répondre aux attentes et de devenir, en deuxième moitié de saison, la meilleure équipe de la LNH.

Les Sabres ont depuis cédé aux Ducks d’Anaheim leur choix de premier tour obtenu des Blues pour acquérir le défenseur Brandon Montour. Les Ducks ne repêcheront pas avant le 30e rang avec ce choix en raison des succès des Blues en séries.

L’espoir des Blues cédé dans la transaction, Tage Thompson, a obtenu 12 points en 65 matchs l’hiver dernier, avec une fiche de - 22, la pire du club. Il a terminé la saison dans la Ligue américaine, mais il a seulement 21 ans.

Sobotka et Berglund ont constitué des désastres. Les Blues ont sûrement forcé les Sabres à les accueillir pour équilibrer l’échange en salaires.

Doug Armstrong peut se féliciter de cette transaction.

Cinquième match :  Blues c. Bruins, ce soir (20 h) à Boston