(Buffalo) Le concept de persévérance revient souvent quand il est question de joueurs qui atteignent la LNH. Pratiquement chaque joueur a dû faire preuve de persévérance, à sa façon.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Pour certains, les obstacles sont de nature financière. Pour d’autres, il s’agit de se faire remarquer malgré un gabarit plus frêle. Pour Dylan Cozens, c’était un obstacle géographique. Le jeune homme, attendu dans le top 10 au prochain repêchage de la LNH, a grandi à Whitehorse.

Au Yukon.

« Quand t’atteins un certain âge au hockey mineur au Yukon, tu n’as plus le choix, tu dois jouer contre des adultes, explique Cozens, rencontré hier en marge du camp d’évaluation en vue du repêchage de 2019. C’est ce que j’ai fait, mais une fois, je me suis cassé une jambe. J’étais dans une course pour la rondelle, contre un joueur d’environ 240 lb. Je devais en peser à peine 120. On est entrés en collision, il a lui aussi perdu pied, on est tombés les deux dans la bande. Il m’a complètement écrasé. »

« J’ai joué une autre année à Whitehorse après l’accident. Mais ensuite, je savais que si je voulais faire carrière au hockey, je devais partir et me faire voir, me faire un nom, car le niveau de hockey à Whitehorse ne me le permettait pas. »

À 14 ans, il est donc parti dans la région de Vancouver, en pension, pendant que ses parents – son père est juge, sa mère est procureure de la Couronne, le monde est petit – restaient à Whitehorse pour travailler.

Aujourd’hui, voilà qu’il vient de boucler sa deuxième saison au niveau junior avec 84 points en 68 matchs avec les Hurricanes de Lethbridge, dans la Ligue junior de l’Ouest. Ses exploits lui valent le 5e rang parmi les espoirs nord-américains au classement final de la Centrale de recrutement de la LNH.

Le premier, ou presque

On écoute l’adolescent longiligne raconter son histoire et on comprend mieux pourquoi le territoire, qui comptait 38 459 âmes au recensement de 2017, n’a jamais véritablement produit de joueurs de la LNH. En fait, la LNH répertorie trois joueurs nés au Yukon dans son histoire : Peter Sturgeon, Hazen McAndrew et Bryon Baltimore, un type qui avait fière allure pour les deux matchs qu’il a disputés avec les Oilers d’Edmonton en 1979-1980.

Sturgeon et McAndrew, eux, n’auront disputé que six et sept matchs respectivement.

« J’aimerais connaître une carrière complète et devenir ce gars qui met Whitehorse sur la carte pour les joueurs de hockey, pour montrer qu’on peut venir de n’importe où et jouer dans la LNH », affirme l’attaquant de 18 ans.

« De nombreux jeunes jouent au hockey au Yukon. Mais la LNH, c’est plus un rêve qu’une réalité accessible. La plupart des jeunes voient simplement ça comme la chance de jouer au hockey, sans plus, car la LNH semble si lointaine. » — Dylan Cozens

Travis Ritchie, président de Hockey Yukon, estime que sa fédération regroupe 1400 joueurs, soit l’équivalent du bassin de pays comme le Mexique, la Roumanie et la Nouvelle-Zélande. Dans les circonstances, et avec l’isolement géographique, le parcours de Cozens constitue une expérience « irréelle ».

« Pour atteindre ce niveau, ça prend trois éléments : du bon coaching, une bonne famille et un bon niveau de compétition, énumère Ritchie au bout du fil. C’est ça, le défi des joueurs ici dans le Nord : pouvoir jouer assez souvent contre des joueurs de haut niveau. On s’adapte en faisant jouer les joueurs contre des joueurs plus vieux. Les pee-wee jouent contre les bantam, les bantam jouent contre les midget. »

« Et on essaie d’envoyer nos équipes dans les autres provinces pour des tournois. Mais ça implique du transport par avion, donc des dizaines de milliers de dollars par année. Ce sont de gros investissements, mais c’est ça, la vie, par ici. Ça vient avec des défis, et les gens sont créatifs. Dylan et sa famille ont dû investir beaucoup. »

Jusqu’ici, Cozens a pu mener son entraînement hors saison chez lui à Whitehorse. C’est d’ailleurs là qu’il a passé les dernières semaines, afin de se préparer aux évaluations physiques qui l’attendent samedi. Il sait toutefois qu’avant longtemps, il devra aussi passer ses étés loin de la maison.

« Ils défont la patinoire pendant environ deux mois, donc je ne peux pas patiner pendant ces mois-là. C’est pourquoi je sens que je ne pourrai pas toujours rester là l’été, et que je devrai m’entraîner ailleurs. »

Bilingue

Son agent a vendu la mèche avant l’entrevue. « Il parle aussi français ! »

Cozens a fait de l’immersion de la maternelle à la septième année, si bien qu’il a très bien tenu la conversation en français avant le début de l’entretien. L’entrevue s’est tout de même déroulée en anglais, question d’aisance, car on devine que pour un jeune qui joue à Lethbridge, en Alberta, sans proches qui parlent français, il peut y avoir un peu de rouille !

« Mon père a déjà habité Montréal, il savait que c’était important que je parle français, et aujourd’hui, ça m’aide quand je participe à des activités avec Équipe Canada. Je veux continuer à améliorer mon français afin d’être parfaitement bilingue. » — Dylan Cozens

Et son idole est justement un joueur qui s’exprime parfaitement dans les deux langues officielles du Canada : Jonathan Toews.

« C’était mon idole de jeunesse, pour le genre de personne qu’il est. Je l’ai beaucoup regardé jouer. En plus, il est parfaitement bilingue. C’est une si bonne personne sur la glace et à l’extérieur. Je me souviens d’avoir participé à un tournoi de hockey de printemps à Winnipeg, qui avait lieu dans un aréna où il a beaucoup joué. Je le regardais jouer avec Équipe Canada et j’étais partisan des Blackhawks. »

Qui sait s’il ne sera pas lui aussi repêché au troisième rang, comme son idole ? S’il y a un rang où il y a eu des surprises ces dernières années, c’est bien celui-là !