(Boston) Retour en novembre 2015.

Jean-François Tremblay
Jean-François Tremblay La Presse

Le journal La Nouvelle Union de Victoriaville titrait ceci: «Bruce Richardson perd patience avec Samuel Blais».

Bruce Richardson était à l’époque l’entraîneur-chef des Tigres de Victoriaville, dans la LHJMQ. Samuel Blais était l’un des meilleurs joueurs de l’équipe. C’était à ce moment une nouvelle parmi tant d’autres dans le monde du hockey, une goutte dans l’océan. On était alors bien loin de se douter que cette journée banale allait changer Blais, qui participera à compter de ce soir à la finale de la Coupe Stanley avec les Blues de St. Louis.

Un peu de contexte. En 2014-2015, Blais avait obtenu 82 points, dont 34 buts. Il avait même été repêché par les Blues, la saison précédente, même s’il avait partagé son temps entre le midget AAA et la LHJMQ. Il avait le talent, pas de doute là-dessus. Pourtant, le 11 novembre 2015, contre les Voltigeurs de Drummondville, il s’est retrouvé sur le quatrième trio. Fini les présences cadeaux en avantage numérique. Il a à peine touché la glace du match.

Blais se souvient de la gifle comme si c’était hier.

«J’étais en tab…» Bon, on lui a promis de ne pas retranscrire intégralement sa réponse, mais vous pouvez aisément imaginer qu’il était, disons, courroucé.

«Bruce a été bon avec moi. Il a été dur. À ce moment, je me disais que je ne l’aimais pas, mais lui m’aimait beaucoup. Il voulait que je sois un joueur qui allait amener plus que de l’offensive. C’est là que j’ai compris qu’au niveau professionnel, tous les joueurs ont du talent. Tu dois amener quelque chose de plus. Avec ma robustesse, j’amène une autre dimension à mon match. Quand j’y repense, c’est la meilleure chose qui pouvait m’arriver.»

Le message a porté ses fruits. Vraiment. Sans le savoir, Blais a utilisé exactement les mêmes mots que Richardson quand on a demandé à l’entraîneur quelle leçon il espérait que son joueur étoile ait retenue de ce jour-là. La ressemblance n’est pas un hasard.

Voyez-vous, Richardson croyait en Blais, il avait décelé son potentiel énorme. Il faisait partie des conquis. Il savait qu’avec un peu de polissage, le petit gars de Montmagny pourrait devenir un joueur de la LNH. Après tout, il avait déjà l’ingrédient principal, la passion du hockey. Il se rappelle Blais, dans l’autocar, qui connaissait par cœur les statistiques de tout le monde. Un vrai nerd du hockey, qui mangeait de son sport.

Il avait l’ingrédient principal, mais pour atteindre le plus haut niveau, ce n’était pas assez. D’où la sanction.

«À 18 ans, il a été un joueur-clé pour nous, mais il avait des failles, se rappelle Richardson, aujourd’hui entraîneur-chef de l’Armada de Blainville-Boisbriand. Il voulait la game facile, il voulait aller chercher des points. Il jouait comme s’il voulait rester junior et jouer pour le fun. Je voyais plus en lui.

«Je voulais qu’il joue avec hargne. Il était gros, son patin était moyen. Il tournait en rond. Je lui disais: ‟Sam, on dirait que tu joues avec des patins à roulettes, tu tournes tout le temps, tu ne freines jamais. Tu es gros, tu es fort, quand tu t’impliques physiquement, avec ton talent, tu es comme un homme contre des enfants de la garderie tellement c’est impressionnant."»

Blais est devenu un autre joueur après cette rétrogradation. Il est devenu un joueur à l’effort constant, complètement dévoué à un rôle qui va bien au-delà de marquer des buts (il n’en compte que 4 en 51 matchs dans la LNH). Avec pour résultats que Blais s’est révélé en séries dans des matchs de sept, huit, neuf mises en échec. Il forme désormais avec David Perron et Ryan O’Reilly un dangereux trio pour les Blues. Chaque présence, il se désâme pour aller chercher la rondelle, créer des revirements. Il devient peu à peu comme un incontournable du plan de match.

Et c’est arrivé, en partie du moins, par une petite journée tranquille à Victoriaville.

Un rêve

Les deux hommes communiquent encore. Blais a félicité Richardson pour le poste avec l’Armada. Richardson l’a encensé en retour.

«Je suis fier, a reconnu Richardson. On veut gagner comme entraîneur, mais on est là pour aider les jeunes à atteindre leur objectif. De voir que c’est le premier joueur dont j’ai été l’entraîneur au niveau junior majeur qui atteint la LNH, c’est agréable. Tu es peut-être une minime partie de son développement, mais tu en as fait partie.»

Mais voilà, Richardson a été plus qu’une «minime partie du développement» de Blais. Rien n’était moins sûr quand ils se sont séparés, quelques semaines après l’incident, au moment où Blais a été échangé aux Islanders de Charlottetown. Aujourd’hui, la perspective des années aidant, Blais n’hésite pas à dire que Richardson est l’un des entraîneurs les plus importants dans sa carrière.

«Lui et Chief [le surnom de Craig Berube, entraîneur des Blues], précise-t-il. Berube a été mon premier entraîneur au niveau professionnel. Il fait beaucoup de vidéo, je regarde mes matchs avec lui. Ils ont été durs avec moi, mais c’était pour le mieux. On a du respect pour Berube. Tu sais ce qu’il veut. Il a l’air méchant, donc tu essaies de tout faire correct quand il te le demande [rires].»

Parce que c’est vrai que Berube l’a brassé, lui aussi. Il l’a laissé de côté souvent, il lui a donné des grenailles de temps de jeu. C’est vrai aussi qu’il s’en trouvera peu pour dire du mal de l’homme qui a contribué à changer le destin des Blues. Difficile d’oublier que Berube a hérité d’une équipe qui était au dernier rang de la ligue le 2 janvier dernier. Ça aussi, c’est une gifle que Blais n’oubliera pas.