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À 13 ans, brisé par le hockey

Alexandre Nasra n'a jamais voulu se rendre à... (Photo André Pichette, La Presse)

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Alexandre Nasra n'a jamais voulu se rendre à la Ligue nationale. Pour le meilleur et pour le pire, il voulait simplement jouer au hockey.

Photo André Pichette, La Presse

Alexandre voulait «aller dans le coin» pour prouver à ses coéquipiers qu'il n'avait pas peur. La mise en échec l'a assommé. Il a manqué près de quatre mois d'école. «Aujourd'hui, je ne suis plus le même.» Alors que Hockey Québec étudie la possibilité de restreindre les mises en échec, portrait d'un jeune que le hockey a brisé.

«Je veux que mon nom soit dans l'article. Je veux que les gars de ma classe qui me niaisent sachent ce que j'ai vécu.»

Alexandre Nasra parle avec assurance. Il peut raconter son histoire pendant 30 minutes en n'oubliant aucun détail. Il se souvient des dates sur le bout des doigts. Il projette l'image d'un jeune allumé et brillant.

Dur de croire qu'il y a 20 mois, Alexandre s'est retrouvé inconscient sur une glace. Qu'il s'est senti comme un zombie pendant des semaines; qu'il a manqué des mois d'école; qu'il n'arrivait plus à dormir; qu'il a pris 50 livres à force de gober des médicaments.

Dur de croire qu'il en a perdu ses amis; qu'à l'école, certains pour se moquer l'appelaient «le commotionné». Dur de croire qu'il se retrouve retraité du hockey à l'âge de 15 ans.

C'est pourtant ce qui est arrivé à ce Montréalais, comme ça arrive à bien d'autres joueurs d'âge mineur chaque année au Québec. Tout ça à cause d'une mise en échec. Tout ça parce qu'il voulait jouer au hockey.

La tête par terre

Alexandre Nasra a commencé le sport à 9 ans. Dès son premier match, ç'a été le coup de foudre.

«J'ai vu tout de suite que le hockey était ma passion. Je ne veux pas me vanter, mais j'étais le meilleur de l'équipe, raconte-t-il. L'année suivante j'ai joué atome A, après atome BB. Je me suis rendu jusqu'à bantam CC.»

À 13 ans, Alexandre a rejoint l'équipe bantam de Versant-Ouest, à Montréal, fier de jouer au hockey double lettre. Mais il y avait un hic: il devait maintenant apprendre à prendre et à donner des mises en échec.

Au Québec à l'heure actuelle, les mises en échec sont introduites à l'âge de 13 ans dans les catégories de hockey double lettre. Elles changent la discipline du tout au tout: soudainement, les jeunes sont plongés dans un sport contact où les coups ne sont pas seulement tolérés, mais encouragés par les entraîneurs et bien souvent par les parents.

Avec l'introduction des mises en échec, les blessures se multiplient. Selon les recherches, elles sont responsables de près de 75% des commotions cérébrales au hockey.

À 13 ans, Alexandre a tout de suite perçu que le sport qu'il aimait avait changé. «Quand je jouais pee-wee CC, j'étais quand même bon. Je prenais mon temps, j'avais la rondelle, je faisais le bon jeu, la bonne passe, dit-il. Mais contact, j'avais peur de me faire frapper. Dès que j'avais la rondelle, je voulais m'en débarrasser.

«Durant l'échauffement, je regardais l'autre équipe voir s'ils avaient de gros joueurs. Je devenais très, très anxieux. Pis quand j'embarquais sur la glace, j'avais l'impression de me battre pour la vie. J'avais peur.»

Il a survécu quelques mois. Puis un soir, il n'a pas pu se cacher. «C'est arrivé le 11 décembre 2012», dit-il du tac au tac.

Ce soir-là, lors d'un match à Montréal, son équipe subit une raclée. C'est 5-0 en fin de troisième période quand ses coéquipiers se mettent à frapper tout ce qui bouge. L'atmosphère est à couper au couteau.

«Durant la game, mes coéquipiers me disaient que j'avais peur de frapper. Même mon coach m'a dit «va frapper, faut pas que t'ailles peur de te faire frapper»», raconte Alexandre.

Quand la rondelle se retrouve entre lui et le joueur le plus costaud de l'équipe adverse, Alexandre décide qu'il va jouer le tout pour le tout.

«Dans ma tête, je me suis dit que j'allais prendre la mise en échec. Je voulais montrer à mon équipe que je n'avais pas peur. J'ai visé la rondelle. L'autre m'a visé moi. Il restait exactement huit secondes au match. Il m'a frappé, je suis tombé à la renverse et je me suis frappé la tête par terre.»

«Le commotionné»

Alexandre a subi une commotion cérébrale aiguë.

Il a oublié bien des bouts. «J'étais perdu. Tout était au ralenti. Je me suis relevé puis je suis retombé. Je me rappelle du tableau qui indiquait 8,2 secondes.»

Il y a eu la clinique de l'aréna. Puis l'hôpital Sainte-Justine. Là-bas, un urgentiste lui a recommandé de manquer un ou deux jours d'école.

Mais le lendemain, il avait un examen de français. Il a convaincu ses parents qu'il devait y aller. Quel parent s'opposerait au désir de son enfant d'aller à l'école? Sauf que ce n'était pas une bonne idée.

Durant un cours, Alexandre a été pris de sueurs froides. Il était étourdi. Il ne savait plus très bien où il était. Sa mère a dû venir le récupérer à l'école en urgence. Dans l'auto au retour, il a vomi.

Il ne le savait pas encore, mais il faudrait quatre mois avant qu'il puisse aller à l'école pendant un jour complet. Pour lui, l'hiver 2012 allait être celui de la reconstruction.

«Je ne pouvais plus rien faire. J'étais à la maison et je dormais. Quand je me réveillais, j'étais plein d'énergie, mais j'avais mal à la tête. Je ne pouvais même pas regarder dehors parce que la lumière sur la neige me faisait mal.»

Ces symptômes sont connus des amateurs de hockey. Sidney Crosby et Patrice Bergeron les ont subis. Mais les joueurs de la Ligue nationale ne sont pas les seuls: chaque année, bon nombre de jeunes Québécois sont victimes de commotions cérébrales dans le hockey mineur.

Dans sa classe, Alexandre passait pour un extraterrestre. Il a perdu ses amis à coups d'absences. Le midi, il mangeait seul. Quand il posait une question que des élèves jugeaient hors sujet, il est arrivé qu'ils le taquinent: «on sait ben, c'est le commotionné», disaient-ils.

Puis il a pris du poids. La nuit, il était incapable de dormir. Sa tête tournait. Il s'est fait prescrire des somnifères qui décuplaient son appétit. Il est passé de 130 à 183 lb

Il ne pouvait plus utiliser l'ordinateur, jouer aux jeux vidéo, regarder dehors. Il devait soigner son cerveau.

La fin du hockey

Les choses sont finalement rentrées dans l'ordre. Grâce à un directeur d'école compréhensif, il a pu passer sa 2e secondaire. Il a dû prendre des cours d'été.

Ses amis sont revenus tranquillement. Aujourd'hui, on l'agace moins souvent à propos de sa commotion. «Ça va finir bientôt. À mon âge, la mode, c'est le football. Et là il y en a plein qui ont des commotions. Dans ma classe, ça ne fait même pas deux semaines d'école et il y en a déjà trois», note Alexandre, qui fréquente le collège Notre-Dame, à Montréal.

Ce qui n'est jamais tout à fait revenu, c'est le hockey.

Après sa commotion - une commotion aiguë induite probablement par la force de l'impact et deux petites commotions subies à un plus jeune âge - Alexandre a choisi de reprendre le hockey sans contact.

L'année dernière, il a joué au hockey simple lettre, sans mises en échec. Mais un choc accidentel a fait réapparaître les symptômes.

Cette année, il a décidé de trouver un autre sport. Dans sa condition, ce n'est pas facile. «Les effets des commotions sont cumulatifs, explique le neurologue Patrick Cossette. Donc, si on a déjà eu une commotion, on en aura une autre plus facilement et plus facilement une commotion sévère.»

En d'autres mots, la grave commotion qu'il a subie à 13 ans a grandement hypothéqué le reste de sa vie sportive. Les amis d'Alexandre pratiquent la crosse, mais il sait que ce serait impossible pour lui. Sa mère aimerait qu'il essaie la natation. «Tu sais maman, j'ai essayé, lui répond-il, mais ça me fait mal à la tête à cause de la pression de l'eau.»

Alexandre Nasra a aujourd'hui 15 ans. Il est retraité du hockey. Il cherche un sport qui lui donnera les mêmes sensations que celles qu'il a ressenties quand il a joué son premier match sur la glace, à 9 ans. Il sait que ce ne sera pas facile. «C'est tellement un beau sport!», dit-il.

Hockey Québec, qui régit le sport dans la province, étudie en ce moment la pertinence d'interdire les mises en échec dans la catégorie bantam CC, celle-là même où évoluait Alexandre le soir fatidique du 11 décembre 2012. Les catégories bantam BB et midget BB sont aussi visées. En tout, ce sont 5000 jeunes hockeyeurs qui, dès la saison prochaine, pourraient ne plus être soumis aux mises en échec.

Alexandre est d'accord avec le projet. «Si tu joues Midget Espoir, peut-être que tu as la chance d'aller loin. Mais bantam BB ou bantam CC, ce n'est pas nécessaire. Ça peut causer beaucoup de dommages», dit-il, avec l'air de celui qui sait.

Aujourd'hui, à 15 ans, Alexandre souhaite réussir sa 4e secondaire. Il pense à sa future carrière. Peut-être avocat, qui sait. Le sport n'a plus la même place dans sa vie. «Après les cinq mois de ma commotion, je n'étais plus la même personne», dit-il

Tout a basculé un soir de décembre 2012 lors d'une mise en échec maladroite. Était-elle nécessaire? Des jeunes de 13 ans qui ne sont pas de jeunes Sidney Crosby devraient-ils ainsi se frapper sur la glace?

Alexandre pense que non. Après tout, il n'a jamais voulu se rendre à la Ligue nationale. Pour le meilleur et pour le pire, il voulait simplement jouer au hockey.

Commotion, mode d'emploi

Combien de jeunes subissent une commotion cérébrale chaque année au hockey mineur? Impossible de le savoir. Il n'existe aucun registre.

Le phénomène est répandu et de plus en plus documenté. Mais il reste que les parents se sentent souvent démunis devant le phénomène.

La mère d'Alexandre Nasra a mis du temps avant de saisir l'ampleur du problème qui affligeait son fils. «Avec une commotion, on a l'air correct. Tout le monde lui disait: "Qu'est-ce qui se passe Alexandre, tu n'es plus pareil?", raconte Louisa Rossi. Les gens ne comprenaient pas. Même nous, ses parents, on avait du mal à comprendre ce qui lui arrivait.»

Comment procéder quand son enfant subit une commotion cérébrale? Voici quelques pistes.

Peut-on retourner à l'école tout de suite après une commotion?

Il n'existe pas de modèle universel. Tout dépend des symptômes, fait valoir le chef de service de neurologie du CHUM, Patrick Cossette. «On peut manquer un ou deux jours d'école afin de voir l'évolution des symptômes, explique le spécialiste. Si les symptômes sont légers, le jeune peut faire un essai.»

Dans environ 80% des cas, les symptômes d'une commotion rentrent dans l'ordre en quelques jours. «Mais si les effets aigus de la commotion cérébrale se poursuivent - les maux de tête, la nausée, les troubles d'équilibre, de concentration, de mémoire -, alors il faut une assistance médicale», note le Dr Cossette.

Le retour à l'école peut alors être ardu. Le spécialiste conseille de le faire de façon graduelle: d'abord une heure, puis une demi-journée, puis une journée et finalement une semaine complète. «Quand ça n'évolue pas comme désiré, il faut écrire une note à l'école. Les parents doivent se libérer. Parce que ça n'affecte pas seulement les enfants: les parents doivent se trouver un système de gardiennage, parfois rester à la maison.»

Le retour au sport est plus délicat. «Surtout, il ne faut pas retourner au sport sans évaluation médicale, prévient Patrick Cossette. Si on fait ça, on s'expose au syndrome du deuxième impact, potentiellement mortel. Si le jeune reçoit un coup à la tête avant d'avoir récupéré, il y a un risque d'oedème cérébral.»




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