(New York) « Il ne pouvait pas se promener sur Sainte-Catherine sans se faire reconnaître, mais il pouvait aller tranquille sur Broadway ou sur Fifth Avenue. Et il ne détestait pas ça. »

Publié le 27 avril
Guillaume Lefrançois
Guillaume Lefrançois La Presse

Ces mots sont ceux de Lucien DeBlois, témoin privilégié de la carrière de Lafleur, parce qu’il était là pour le déclin, en 1984 à Montréal, mais aussi pour la renaissance, en 1988.

Cette renaissance, elle s’est faite dans l’environnement new-yorkais et tout ce qu’il a de plus paradoxal. C’est « l’aréna le plus célèbre au monde ». C’est le gratin de célébrités dans la foule. Quand Frank Sinatra disait que s’il réussissait ici, il pouvait réussir partout, il parlait de New York. Pas de St. Louis.

Sauf que pour un joueur de hockey, c’est aussi la chance d’évoluer dans un certain anonymat. Certains ont droit à cet anonymat dans toutes les villes ; pas Lafleur.

« À Montréal, il allait à la toilette et tout le monde le savait ! lance en riant l’ancien défenseur Ron Greschner, un autre membre de ces Rangers de 1988-1989. Je pense qu’il appréciait l’anonymat ici, car il revenait pour jouer et il n’avait pas à se casser la tête avec l’attention. »

« Je pense que l’anonymat l’a aidé à retomber en amour avec le hockey, ajoute DeBlois. Mais sur la glace, il était aussi aimé qu’à Montréal. À New York aussi, ça criait ‟Guy, Guy, Guy » ! »

En banlieue

Il faut dire aussi que Lafleur s’est arrangé pour ne pas être constamment dans le feu de l’action. C’est donc à Rye, une chic banlieue au nord de la ville où était situé le centre d’entraînement des Rangers, qu’il s’est installé, en famille.

« Dans les années 1980, pour une famille, c’était beaucoup mieux en banlieue, rappelle Matt Loughran, qui était le secrétaire de route des Rangers à cette époque. Maintenant, les gars peuvent habiter à Manhattan et c’est adéquat pour élever des enfants. »

Et il avait donc sa vie de famille. « Il avait sa petite vie tranquille, mais il allait à des shows sur Broadway avec Lise, se remémore DeBlois.

« On avait été à Jones Beach, une plage publique à Long Island, pour une journée en famille. Il n’en revenait pas qu’on pouvait être sur la plage, avec du sable blanc, tout en étant à côté de New York quand même ! »

Lafleur profitait aussi de la vie new-yorkaise, mais à sa façon. À 37 ans, il était l’un des doyens de l’équipe, avec Marcel Dionne. Greschner et DeBlois faisaient aussi partie des rares trentenaires de ce groupe.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER @ZAK4B

Ron Greschner

Dans son fabuleux reportage de 1988 que nous avons republié ces derniers jours, Pierre Foglia faisait état du Canal Bar, un lieu que Lafleur appréciait et qui était tout le contraire des « trous chromés […] où se tiennent habituellement les joueurs de hockey » (les mots de Foglia, pas les nôtres. Quoique…)

« Les célibataires allaient dans les bars de l’Upper East Side, où c’était plus social. Guy voulait juste profiter de sa soirée », confirme Matt Loughran.

Il avait ses places à Rye aussi, notamment ce pub situé à un jet de pierre de la gare d’où les joueurs prenaient le train pour aller en ville.

« On s’assoyait dans le coin du bar, il fumait, il riait, on parlait de tout et de rien, il chialait parfois sur ce qu’il avait vécu à la fin avec le Canadien, se souvient Jocko Cayer, un Franco-Ontarien qui était préposé à l’équipement des Rangers. Plus il buvait de bière, plus il parlait français, et le barman passait par moi à la fin ! »

Pas oublié

Ces lieux n’existent aujourd’hui que dans la mémoire des joueurs. Le vieil aréna d’entraînement, à Rye, abrite maintenant des équipes universitaires locales ; à l’intérieur, plus la moindre trace du passage des Rangers.

Il Vagabondo, restaurant italien de l’Upper East Side réputé pour son terrain de boccia à l’intérieur, lieu de rendez-vous des joueurs, a fermé ses portes il y a environ cinq ans. Le fameux pub de son village, le Rye Grill and Bar, existe toujours, mais l’endroit a été démoli puis reconstruit. L’administration actuelle a tout de même entretenu des relations avec des joueurs des Rangers, le gérant nous évoquant fièrement ses souvenirs de Darren Langdon, fier-à-bras des « Blue Shirts » dans les années 1990.

Dans les gradins du Madison Square Garden, les chandails numéro 10 sont légion, mais avec le nom Panarin, pas Lafleur.

Ce qui ne veut pas dire que Lafleur a été oublié. Les Rangers disputaient mardi leur premier match à domicile depuis la mort de Lafleur ; il n’y a pas eu d’hommage, pour la simple et bonne raison qu’on a préféré attendre la visite du Canadien mercredi soir.

Il n’a pas été oublié, parce que les qualités qui ont fait sa renommée à Montréal, on les entend ici aussi.

John Rosasco, vice-président aux relations publiques jusqu’à l’an dernier, était un stagiaire de 20 ans quand il s’est approché de Lafleur pour une photo, à une fête de Noël des Rangers.

« Aujourd’hui, tout le monde prend des photos de tout. Dans le temps, ce n’était pas pareil, tu devais avoir une caméra sur toi, raconte Rosasco. Je me souviens que j’étais nerveux de lui en demander une. Il l’a remarqué et il m’a dit : “Allez, c’est correct.” Tellement de classe »

PHOTO FOURNIE PAR JOHN ROSASCO

John Rosasco et Guy Lafleur

Au vieil hôtel Southgate (aujourd’hui l’Affinia), en face du Garden, où les joueurs allaient se reposer entre l’entraînement matinal et les matchs à domicile, la gérante du restaurant, Kathleen Curtin, se souvient d’un « parfait gentilhomme », avec le sens de l’humour qu’on lui connaît.

« Il avait toujours le sourire, il te demandait des nouvelles de ta famille. Je suis irlandaise, et notre expression, c’est : ‟What’s new today ? » Et il me répondait toujours : ‟New York, New Jersey, New Zealand ! » »

Ses coéquipiers l’ont eux aussi admiré. « Il voulait vraiment se concentrer sur le hockey et prouver qu’il pouvait encore jouer, estime Ron Greschner. Il était dévoué. J’étais impressionné parce qu’il avait ses 500 buts, ses 1200 points, ses bagues de la Coupe Stanley, mais il continuait à essayer de s’améliorer. »

« Brian Leetch et Tony Granato étaient des recrues. Il a aidé Granato à devenir une vedette, estime DeBlois. Guy n’était pas capitaine, mais c’était un rassembleur, parce qu’il était humble, généreux de son temps. Un gars ben ordinaire, comme la chanson de Charlebois ! »