Pendant cinq années, Rod Spittle a été un des visages anonymes du circuit des Champions. Un de ceux pour qui les compteurs sont retournés à zéro à 50 ans.

Paul Journet LA PRESSE

Comme d'autres amateurs au talent un peu gaspillé, il a largué son boulot pour voir s'il était capable de battre les meilleurs du monde. Et comme eux, il a parfois sué devant un roulé de cinq pieds en se demandant s'il réussirait à se qualifier pour le prochain tournoi, ou tout simplement à payer sa chambre d'hôtel.

Tout a changé en octobre dernier, quand il a gagné le Championnat AT&T. «Si ça me dérange de raconter encore comment j'ai décidé de tenter ma chance? Pas du tout. Cette histoire-là, je ne m'en lasse pas», assure Spittle avec son débit lent et machinal. Avec lui, chaque question est «une bonne question», qu'il nous remercie d'avoir posée.

Le colosse de 6'5 a grandi en Ontario dans la région de St. Catharines. Il a gagné deux fois le championnat amateur canadien (1977 et 1978). L'Université de l'Ohio lui a offert une bourse d'études en golf. Parmi ses collègues: John Cook et Joey Sindelar. Mais contrairement à eux, il résiste à l'appel de la PGA. «J'ai décidé de mener une vie normale, j'imagine. Ça me semblait la chose naturelle à faire. Alors, je me suis installé à Columbus avec ma femme et on a fondé une famille.»

Le vendeur d'assurance élève trois enfants. Il n'abandonne toutefois pas le golf et gagnera trois fois le championnat mid-amateur de l'Ohio.

Hâte de vieillir

Grâce au circuit des Champions, le golf est peut-être le seul sport où les quadragénaires ont hâte de vieillir. Mais l'occasion vient avec la pression de devoir la saisir. «On hésitait, on a dû changer d'idée une cinquantaine de fois. C'était quand même un gros saut», se souvient-il. À ses 49 ans, ses enfants ont tous quitté la maison. Sa femme et lui plongent donc. Ils quittent leur boulot respectif et vendent leur maison.

L'école de qualification est la seule porte qui le sépare du circuit des Champions. Mais c'est une porte qui ne s'entrouvre que très légèrement. Seuls les cinq premiers qualifiés deviennent membres du circuit. Les 10 suivants n'obtiennent que le droit de se qualifier aux épreuves du lundi qui précèdent chaque tournoi. Ce sera le cas de Spittle.

En 2005, il se promène de ville en ville. Son sort dépend d'une ronde de 18 trous sur un parcours qu'il ne connaît pas bien. S'il ne se qualifie pas, il n'a pas de chèque. Que des notes de voyage qui s'accumulent.

Il ne disputera qu'un tournoi en 2005, puis trois l'année suivante. «Mais cela m'a permis de me familiariser avec le circuit et de m'endurcir mentalement, explique-t-il. J'ai beaucoup appris, même si ça ne paraissait pas immédiatement dans mes résultats.»

En 2007, il participe à 13 tournois et empoche 325 000$. Mais 2008 et 2009 seront plutôt pénibles. Il ne gagne pratiquement rien. Puis tout changera en octobre 2010 au Championnat AT&T à San Antonio. Après s'être qualifié le lundi, il inscrit des oiselets aux 15e et 17e trous le dimanche puis gagne en prolongation contre Jeff Sluman. «Je sais, c'est vraiment un cliché, mais c'est vrai quand même: nous avons réalisé notre rêve cette journée-là.»

Nous? «Oh, désolé, répond-il. Je parle de ma femme et moi. C'est devenu un peu notre projet, cette seconde vie, alors j'ai pris cette mauvaise habitude de parler au nous.»

Grâce à cette victoire, Spittle jouit des pleins privilèges de membre cette année. Et il en profite. Il figure parmi les 15 premiers boursiers, avec une troisième et une deuxième places. «Ça peut surprendre, mais même si j'ai 55 ans, je joue le meilleur golf de ma vie, assure-t-il. C'est probablement parce que je joue plus. Nous sommes seulement en juin et j'ai déjà participé à 11 tournois cette saison. Pour toute l'année 2010, j'en ai fait seulement cinq. Je m'excuse, j'ai l'impression de rembobiner une cassette quand je parle, mais c'est vrai: c'est spécial, de jouer avec les meilleurs chaque semaine. Et surtout, d'avoir une chance de les battre.»