Chaque semaine, deux journalistes de la section des sports s’affrontent dans une joute rhétorique parfois sérieuse, souvent moins. Cette semaine, en prévision du duel Tom Brady-Drew Brees de dimanche soir, Frédérick Duchesneau et Miguel Bujold débattent au sujet de l’héritage de chacune de ces deux légendes de la NFL.

Publié le 17 janv. 2021
Frédérick Duchesneau
Frédérick Duchesneau La Presse
Miguel Bujold
Miguel Bujold La Presse

Frédérick

Miguel, si tu me permets, laissons d’abord à l’ami lecteur l’occasion de mesurer l’étendue du cadeau qu’on s’apprête à lui offrir. Un débat de football entre les deux gars qui viennent de terminer premier et deuxième de notre pool interne de la NFL. Dans le coin rouge, toi, connaisseur des connaisseurs, qui a mené la saison d’un bout à l’autre ou presque, et dont le nom sera gravé sur le trophée une septième fois, si je ne m’abuse. Si on pouvait dire ça d’un individu, on te qualifierait de dynastie. Dans le coin bleu, bien que nettement moins connaisseur, celui qui a connu un fort dernier jour du calendrier, passant du quatrième au deuxième rang. Je laisse aux gens le soin de décider lequel a le plus de mérite. Alors, parlant de mérite : Brady ou Brees ? On pourra s’obstiner – ou pas – sur les chiffres plus tard, mais avant tout, je t’amène sur le terrain avec l’attitude des deux gars. Et là, je ne parle même pas du Deflategate. Juste de l’attitude. Du leadership qui se communique par le non-verbal. Jamais n’ai-je vu le quart-arrière des Saints faire un quelconque signe ou simagrée de dépit envers un receveur après que ce dernier eut échappé l’une de ses passes presque toujours parfaites. J-a-m-a-i-s. Brees est l’incarnation du leader. J’en aurais long à ajouter là-dessus, mais la musique me pousse hors de la scène… À toi.

Miguel

Battre le « spread », comme on dit au sujet des écarts de points, c’est l’une de mes grandes passions, et ma blonde Marie-Claude pourrait même te confirmer que ça fait partie de mon plan de retraite, Fred. Mais on s’éloigne du sujet. Je suis content que tu parles de l’attitude de Brady et de Brees pour commencer parce que j’ai une anecdote à te raconter à ce sujet. En 2006, la première année de Brees et de Sean Payton avec les Saints, je suis allé voir l’un de leurs matchs à Pittsburgh. Pas pour le travail, mais comme simple amateur. Curieux hasard, j’étais dans le même hôtel que les Saints (on voyage ou on voyage pas, Fred !), et je me suis même retrouvé dans le même ascenseur que Payton et Brees. Le plus drôle, c’est que je venais d’écrire dans La Presse qu’ils étaient mes choix pour l’entraîneur et le joueur par excellence de l’année. Payton a été super sympathique et on a jasé une trentaine de secondes. Brees ? Pas un mot. Intense, le gars. Comme Brady, mais différemment. Mais je te donne la première manche, Fred : Brees est plus gentil avec ses coéquipiers que Brady. Et comme tu dis, il n’a pas triché (en passant, le Spygate a été 50 fois pire que le Deflategate…). Mais passons maintenant aux chiffres. Si je te dis 9 à 1, ça te fait penser à quoi, Fred ?

Frédérick

J’aime pas. Je sens le piège. Celui de mon manque de culture football. Un piège à ours fluo, mais vers lequel je vais quand même courir. Alors, à quoi me fait penser 9-1 ? À un score de la CFL après un quart. Au pointage quand Mario Tremblay a daigné sortir Patrick Roy du match contre les Red Wings. À quelqu’un qui n’aura jamais réussi à finir son appel d’urgence. Je sais pas, Mig.

Miguel

C’est vraiment trois beaux essais, Fred, mais t’es rendu au quatrième. Neuf à un, c’est le nombre de participations au Super Bowl de Brady et de Brees. Léger avantage pour le mari de Gisele.

Frédérick

Hummm… Je savais bien que tu étais dans ces eaux-là. Je faisais du déni. Je comprends, mais ça ne dit pas tout non plus. On sait tous les deux que de grands joueurs, tous sports confondus, ont peu, voire jamais, gagné. Et qu’à l’inverse, d’autres ont plusieurs bagues aux doigts, alors qu’ils auraient très bien pu être remplacés par n’importe qui. Attention, je ne dis pas que Brady n’a pas contribué à ces championnats, ce serait absurde. J’essaie juste de relativiser un peu cet immense écart. D’ailleurs, restons dans la relativisation… Tu ne fais pas justement partie de ceux qui disent que Belichick est davantage responsable des succès des Pats, ces deux dernières décennies, que ne l’est Brady ?

Miguel

Oui, je pense que Belichick a été plus important aux succès des Patriots que Brady. Il aurait gagné autant de Super Bowls avec Aaron Rodgers ou Patrick Mahomes selon moi. Et peut-être presque autant avec Brees. Est-ce que Brady en aurait gagné six sans Belichick ? J’en doute. Mais en le regardant jouer contre Washington la semaine passée, je me suis dit qu’il n’y avait plus aucun débat possible : Brady est le meilleur de l’histoire, point. Ses passes étaient sublimes. À 43 ans. Quand tes Saints lancent une « bombe », c’est Tayson Hill qui le fait, Fred. Brees a pourtant deux ans de moins que Brady, il est tout jeune ! L’un des 10 meilleurs quarts de l’histoire ? Aucun doute. Mais soyons sérieux, Fred. Peux-tu vraiment me dire qu’il a été meilleur que Brady sans pouffer de rire ?

Frédérick

J’aime Brees, Miguel ! Et on ne peut pas empêcher un cœur d’aimer, tu le sais. Mais j’utilise à l’instant la fonction « commande F »… et non, je n’ai pas employé le mot « meilleur » depuis le début de cette conversation. Je suis d’accord avec toi, Brady est – malheureusement – le meilleur. Je ne sais plus où j’ai lu ça et j’espère que ce n’est pas dans un de tes textes, j’aurais (encore) l’air fou ! « Brady est le meilleur de l’histoire, Brees est le plus précis de l’histoire. » Tu n’es pas obligé d’y adhérer, mais j’aime bien ce résumé. À ce sujet, pour le plaisir, voici d’ailleurs une vidéo de Drew à Dude Perfect, en 2017. Tu l’as sûrement vue. Je sais bien, il peut y avoir un peu de montage là-dedans. N’empêche, c’est ahurissant. Et ça divertira sans doute celles et ceux qui ne l’avaient pas vue.

> Voyez la précision de Drew Brees à Dude Perfect

Quelques chiffres et je te laisse me passer le K.-O. ensuite, si tu y tiens. En carrière, taux de passes complétées : Brees, 67,69 % ; Brady, 63,96 %. Verges : Brees, 80 358 ; Brady, 79 204. Passes de touché : Brees, 571 ; Brady 581 (mais Tom a joué 14 matchs de plus, donc Drew le dépasserait). Interceptions : Brees, 243 ; Brady 191. OK, cette dernière me fait mal paraître. Mais j’aime bien celle sur le pourcentage de passes réussies.

Miguel

Des statistiques individuelles, Fred. Tout ce qui compte pour Brady, c’est de gagner. Brees, aussi, je sais, mais dans le cas de Brady, ça frise la folie. Il en veut toujours plus. En faire plus. S’améliorer, encore et toujours, même au milieu de la quarantaine. A-t-il été le plus talentueux de l’histoire ? Pas du tout. Je pourrais te nommer au moins 10 quarts qui avaient plus de talent brut que lui. Et, oui, c’est moi qui avais écrit ça, comme tu le sais. Brees est effectivement un quart plus précis que Brady et leur pourcentage de passes complétées est là pour le confirmer. Et tu sais quoi ? Les chances que Brees batte Brady pour une troisième fois cette année, dimanche soir, sont bonnes. Apprécions le spectacle, Fred. On est rendus au rappel.