La Ligue canadienne de football a besoin d’argent. Maintenant. Elle demande 30 millions au gouvernement fédéral. Et prévient que si la saison est annulée, elle réclamera jusqu’à 120 millions de plus.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Pour un total pouvant atteindre 150 millions.

PHOTO JOHN WOODS, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Pour survivre, la Ligue canadienne de football a récemment demandé 30 millions au gouvernement fédéral et pourrait en réclamer jusqu’à 120 de plus si la saison était annulée en raison de la pandémie.

Cent. Cinquante. Millions.

Ma première réaction ? L’indignation. J’ai pris une grande respiration. J’ai préparé une infusion miel-citron-gingembre. Je me suis habillé en mou. J’ai déroulé mon tapis de yoga. J’ai adopté la position du lotus. Inspiré. Expiré. Inspiré. Expiré. Inspiré. Expiré. Tout ça sur un air d’Alexandra Stréliski, en regardant pousser mes semis.

Sans résultat.

J’étais toujours aussi outré.

Je comprends que la LCF éprouve des ennuis financiers. Pour survivre, ses clubs doivent présenter des matchs et vendre des billets. Ce qui est compromis, avec l’interdiction de rassemblements à Calgary, Edmonton et Montréal jusqu’en septembre.

Je reconnais aussi l’importance de la LCF dans le paysage sportif canadien. Sa contribution à l’unité nationale. Aucun problème avec ça. Non, ce qui me dérange, vraiment, c’est le montant.

Cent. Cinquante. Millions.

Pour une industrie qui génère des revenus annuels d’environ 210 millions, selon TSN.

S’il obtient l’aide, le commissaire Randy Ambrosie promet de « rembourser » les contribuables. Comment ? Avec des programmes communautaires, des initiatives pour le tourisme et de la publicité pendant la Coupe Grey. Mais pas d’argent.

PHOTO DARRYL DYCK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Randy Ambrosie, commissaire de la Ligue canadienne de football

« Nous sommes comme tant d’autres entreprises au Canada. Nous faisons face à des pressions financières comme nous n’en avons jamais connu », a-t-il expliqué à CBC.

Désolé, mais non. La LCF et ses clubs ne sont pas des entreprises comme les autres.

Près de la moitié des joueurs sont des Américains de passage ici quelques mois par année. Un fort contingent d’entraîneurs vient aussi des États-Unis. Une situation inhabituelle sur le marché du travail canadien.

Aussi, les joueurs et entraîneurs gagnent beaucoup mieux leur vie que les employés d’une entreprise « normale ». Le plafond salarial est de 5,7 millions par équipe. Ça fait une moyenne d’un peu plus de 100 000 $ par joueur. Pour six mois de travail. C’est vrai que c’est trois fois rien comparé au salaire moyen dans la NFL (2,1 millions). Sauf que les revenus ne sont pas les mêmes non plus.

Ce qui nous mène au cœur du problème.

La LCF vit-elle au-dessus de ses moyens ?

Est-ce vraiment essentiel pour la ligue d’investir des sommes importantes dans l’organisation de camps de recrutement au Danemark, en Allemagne, en Suède, en Finlande, en France, en Angleterre, en Italie, au Japon, au Mexique et au Brésil, comme elle l’a fait dans la dernière année ?

Était-ce justifié, pour les Alouettes, d’ajouter 5000 places au stade Percival-Molson en 2010 ? Depuis neuf ans, l’équipe n’a jamais fait salle comble. Au contraire, les assistances ont décliné. L’été dernier, la direction a finalement décidé d’enlever… 5000 sièges. Près de 30 millions ont été engloutis dans le projet. Dont 25 millions des gouvernements.

Pendant cette décennie, les Alouettes ont accumulé les déficits. Le club ne possédait presque plus d’actifs. Difficile, dans ces circonstances, d’obtenir du financement auprès des banques. Le club a réduit ses dépenses un peu partout. Mais les salaires des joueurs, eux, sont restés sensiblement les mêmes.

Alors je repose la question : la LCF vit-elle au-dessus de ses moyens ?

Que la ligue ait des ambitions, soit. Qu’elle obtienne une aide d’urgence pour combler une partie de la perte des revenus, ça me va aussi. Sauf que les contribuables n’ont pas à assumer tous les risques.

Le gouvernement n’a pas à subventionner – directement ou pas – une expansion au Brésil ou les salaires de joueurs américains. Ce n’est pas son rôle non plus de compenser une éventuelle somme non perçue de la télédiffusion des matchs, si la saison était en effet annulée.

La LCF doit réviser ses attentes à la baisse. Sinon, ça ne passera pas. Un pas dans la bonne direction serait de réduire davantage les dépenses. Y compris les salaires des joueurs et des dirigeants.

Parce que son premier essai, à 150 millions, n’est pas convaincant.