J’aime les Chiefs de Kansas City.

Philippe Cantin Philippe Cantin
La Presse

Je les aime à cause de Laurent Duvernay-Tardif, une fierté pour le Québec, et du quart-arrière Patrick Mahomes, un formidable athlète qui crée des feux d’artifice sur le terrain.

Je les aime parce qu’ils ne sont pas les Patriots de la Nouvelle-Angleterre (désolé de choquer ainsi leurs partisans inconditionnels, mais c’est comme ça).

PHOTO REED HOFFMANN, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Sur le maillot des joueurs des Chiefs, dont celui de Laurent Duvernay-Tardif, on peut voir un écusson avec le logo de la défunte Ligue américaine de football, et les initiales « LH », en l’honneur de Lamar Hunt, mort en 2006.

Je les aime parce que j’apprécie ce côté terre à terre symbolisé par leur coach Andy Reid.

Les 49ers de San Francisco forment aussi une superbe organisation. Mais à mes yeux, ils représentent la royauté de la NFL : un passé étourdissant avec des joueurs légendaires comme Joe Montana, Steve Young, Dwight Clark et Jerry Rice, et un entraîneur génial, plus grand que nature, Bill Walsh. Leurs exploits font partie de l’ADN des 49ers même si l’équipe n’a pas gagné le Super Bowl depuis 1995. Un peu comme ses 24 Coupes Stanley auréolent toujours le Canadien.

Enfin, j’aime les Chiefs en raison de la fabuleuse histoire de leur fondateur, Lamar Hunt, un homme dont la contribution au développement du sport professionnel est immense. Les fans de tennis et, oui, même ceux de l’Impact lui doivent quelque chose.

Sur leur maillot, les Chiefs portent un écusson avec le logo de leur ancien circuit, la Ligue américaine de football, et les initiales « LH » en l’honneur de Lamar Hunt, mort en 2006. J’aime qu’ils célèbrent ainsi un circuit qui a brisé avec succès le monopole de la NFL dans les années 60 et la contribution exceptionnelle d’un visionnaire.

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Avant l’arrivée de Duvernay-Tardif chez les Chiefs, qui au Québec se souciait de cette équipe anonyme du Midwest américain ? En fait, elle a créé une seule fois l’actualité chez nous, soit le 20 décembre 1977.

Ce jour-là, à la consternation de tous les fans des Alouettes, les Chiefs ont ravi aux Alouettes leur formidable entraîneur, Marv Levy, qui avait mené l’équipe à deux conquêtes de la Coupe Grey.

Malgré le désir légitime de Levy de diriger une équipe de la NFL, la nouvelle a provoqué une commotion. Son contrat avec les Oiseaux était encore valide une saison, mais la famille Berger, propriétaire de l’équipe, lui a permis de vivre son rêve.

En poste durant cinq ans à Kansas City, Levy n’a pas obtenu le succès espéré. C’est plus tard, avec les Bills de Buffalo, qu’il forgera sa légende dans la NFL.

Les Chiefs, eux, s’amélioreront peu à peu dans les années 80. Et sans une terrible erreur au repêchage de 1983, ils seraient sans doute devenus une puissance du circuit. Détenteurs du 7e choix, ils ont sélectionné le quart-arrière Todd Blackledge, le préférant à deux futurs membres du Temple de la renommée : Jim Kelly (14e rang, Buffalo) et Dan Marino (27e rang, Miami).

À travers leurs hauts et leurs bas, les Chiefs ont toujours été immensément populaires à Kansas City. Tout comme leur propriétaire, Lamar Hunt, un gars de Dallas dont le père, Haroldson Lafayette Hunt, était un roi du pétrole texan. La légende veut que le paternel, parieur enthousiaste, ait utilisé ses gains au poker pour obtenir des concessions pétrolières qui se transformeront en Klondike dans les années 30. Des dizaines d’années plus tard, le principal intéressé niera cette histoire : « Absurde ! J’ai cessé de jouer au poker en 1921 », expliquera-t-il à Sports Illustrated.

Pour comprendre l’ampleur de la fortune familiale, rien ne vaut cette anecdote racontée dans le même magazine. Aux gens cherchant à connaître le montant de leur fortune, Haroldson Lafayette Hunt répondait : « Si tu sais exactement à quel point tu es riche, c’est que tu ne l’es pas vraiment. »

À la fin des années 50, Lamar Hunt souhaite obtenir une équipe de la NFL pour la ville de Dallas, mais le circuit refuse de procéder à une expansion. Choqué mais pas abattu, Hunt fonde sa propre ligue, l’American Football League. Huit villes y sont représentées, dont Dallas, évidemment.

Hunt surnomme son club les Texans. Inquiète de cette concurrence inattendue, la NFL accorde sur-le-champ une concession à Dallas. C’est ainsi que les Cowboys naissent aussi en 1960. Durant trois saisons, les deux rivaux se feront la lutte dans le grand marché de Dallas.

Les Texans ont du succès sur le terrain, mais les Cowboys, membres d’un circuit bien établi, occupent le haut du pavé. En 1963, Hunt déménage son équipe à Kansas City. Elle reçoit le nom de « Chiefs », un choix qui, selon Forbes, constitue entre autres un clin d’œil au surnom du maire de l’époque, qui a milité fort pour que sa ville obtienne le club.

L’American Football League devient vite populaire. En 1966, la NFL comprend qu’une fusion est inévitable et un accord est conclu. Les champions des deux ligues s’affronteront dans un match ultime, qui deviendra le Super Bowl. Inspiré par un jouet de ses enfants – une « super balle » –, Hunt invente cette expression. C’est aussi lui, ajoute le New York Times, qui suggère d’utiliser les chiffres romains pour identifier le match.

En 1970, guidés par le célèbre quart Len Dawson, les Chiefs gagnent le Super Bowl. Cinquante ans plus tard, ils espèrent aujourd’hui répéter l’exploit.

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PHOTO DAVID EULITT, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Lamar Hunt et son fils Clark

Lamar Hunt avait une passion pour le sport et la création de ligues. À la fin des années 60, son idée de fonder un circuit de tennis destiné aux joueurs professionnels contribue à une révolution dans ce sport, qui voit sa structure traditionnelle voler en éclats. C’est dans ce remue-ménage aux nombreux rebondissements que commence l’ère « Open » : les professionnels participeront enfin aux tournois majeurs.

L’influence de Hunt dans le soccer nord-américain est aussi prépondérante. Avec Philip Anschutz, il compte parmi les fondateurs de la Major League Soccer (MLS), ces hommes d’affaires assez fous – et assez riches – pour se lancer dans un projet pareil.

Hunt devient alors propriétaire de deux équipes. C’est moins que Philip Anschutz qui sauvera le circuit au début des années 2000 en détenant six formations ! Mais la contribution de Hunt – la famille est toujours propriétaire du FC Dallas – a été essentielle au développement de la MLS, le circuit dont l’Impact fait partie.

En 1974, le journaliste Gilles Blanchard interviewe Hunt. Dans La Presse, il raconte sa surprise. Il s’attendait à un « tonitruant Texan ». Il découvre plutôt un homme « presque frêle, voix basse, attentif aux questions, avare de paroles, précis, charmant »…

Hunt a parfois visité le Québec, notamment pour mousser les ventes de billets du World Bowl, présenté au Stade olympique en 1992. Il s’agissait du match de championnat de la World Football League, un circuit aujourd’hui disparu, affilié à la NFL, et dont la Machine de Montréal faisait partie.

Sans surprise, le parcours de Hunt n’est pas immaculé. Dans les années 80, ses deux frères aînés et lui se sont retrouvés devant les tribunaux après avoir tenté de prendre le contrôle mondial d’un métal précieux, l’argent. Moins impliqué qu’eux, il mit l’affaire derrière lui grâce à un règlement à l’amiable.

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Alors oui, j’aime les Chiefs. À cause de Laurent Duvernay-Tardif, de Patrick Mahomes et de Lamar Hunt, dont les idées audacieuses ont contribué à développer le sport professionnel d’aujourd’hui. Et je leur prédis une victoire de 31-24… tout en reconnaissant que les 49ers feraient aussi de beaux gagnants.

Bon Super Bowl à tous !