Sasha Ghavami n'a pas apprécié du tout la façon dont les négociations en vue d'une saison 2020 écourtée se sont déroulées dans la LCF.

Miguel Bujold Miguel Bujold
La Presse

L'agent québécois a clairement exprimé le sentiment général qui habite les joueurs deux jours après l’annonce qu’il n’y aurait pas de saison dans la LCF en 2020.

« La frustration est énorme. Mais ce n’est pas à cause de la décision qui a été prise. C’est plutôt en raison du processus qui a mené à la décision. »

« Le grave manque de leadership démontré par les hauts dirigeants de la ligue a été flagrant durant tout le processus. C’était inacceptable de laisser les joueurs et le syndicat des joueurs à l’écart du processus décisionnel pendant aussi longtemps. Cette manière d’agir est carrément irrespectueuse et non professionnelle envers les joueurs », a martelé Ghavami.

« La décision devait être prise dans les meilleurs intérêts de la ligue. Je n’étais pas impliqué dans les discussions, alors je ne peux pas me prononcer à savoir si c’était la bonne décision ou non [d’annuler la saison]. Mais une chose est sûre, la façon dont le dossier a été mené depuis le début a démontré un manque de leadership terrible. On a vu un exemple de comment ne pas gérer une entreprise en situation de crise. Alors j’ai beaucoup de frustration. »

Ghavami représente une trentaine de joueurs dans la LCF, en plus d’une poignée dans la NFL, dont son bon ami Laurent Duvernay-Tardif. Il juge inconcevable le fait que l’Association des joueurs n’avait toujours pas obtenu d’information de la part de la LCF en juin, alors que les camps d’entraînement auraient normalement dû commencer à la mi-mai.

« C’est comme si on était rendus à la deuxième semaine d’août et que la NFL n’avait toujours pas discuté avec les joueurs… Ça n’a aucun bon sens. »

« Ce qui est encore plus fâchant, c’est que la pandémie a frappé en mars. Tout le monde disait que le football professionnel était chanceux dans la mesure où il avait du temps pour s’adapter. Mais la Ligue canadienne n’a rien fait pour tenter de trouver des solutions avec les joueurs. »

L’avenir d’Ambrosie

Rarement aura-t-on vu l’étoile d’un commissaire d’une ligue professionnelle pâlir aussi vite que celle de Randy Ambrosie au cours de la dernière année. Il y a eu l’interminable saga de la vente des Alouettes, une comédie d’erreurs. La stratégie LCF 2.0, qui se veut essentiellement une tentative d’internationaliser le football canadien, est loin d’être convaincante. Puis, le plus récent fiasco, qui s’est terminé par l’annonce de l’annulation de la saison de 2020, lundi.

Ambrosie est-il l’homme de la situation aux yeux de Ghavami ?

« Il n’y a que les propriétaires qui peuvent décider s’il est l’homme de la situation. Mais je pense qu’il faut regarder la progression de la ligue depuis son arrivée pour voir si on est au stade où l’on voulait être. Ultimement, qu’il soit la bonne personne pour mener la ligue ou non est une chose. Mais, personnellement, je suis très déçu de la façon dont lui et toute son équipe ont géré ce dossier. »

« Je me sens très, très mal pour les joueurs. Ils méritent mieux », a dit Ghavami, qui n’est pas sans comprendre la réalité économique de la LCF.

« Les joueurs sont intelligents. Ils savaient que ce serait difficile d’avoir une saison dans les circonstances. La Ligue canadienne a un budget plus petit [que d’autres ligues professionnelles] et ses finances sont très dépendantes du nombre de gens qu’il y a dans les estrades. C’est la réalité de la ligue et c’est correct. La frustration des joueurs vient du fait qu’ils aient été mis à l’écart. »

À titre d’agent, Ghavami devra essuyer des pertes financières, lui aussi.

« C’est sûr, mais je ne suis pas ici pour me plaindre d’une perte personnelle. Nos revenus sont rattachés à ceux des joueurs, on le sait tous, mais ma frustration ne vient pas de là. Elle vient du fait qu’il y a un manque de respect flagrant de la ligue envers les joueurs, et si ça ne change pas, on aura des problèmes très longtemps. »

Alors que les joueurs et leurs agents devront fort probablement faire leur deuil des revenus qu’ils auraient normalement dû toucher durant la saison 2020, les entraîneurs pourront encaisser une bonne partie de leur salaire, selon les informations qui circulent.

« Je ne dis pas que les entraîneurs ne méritent pas leur salaire. Mais il ne faut pas laisser tomber les joueurs ! La ligue ne doit pas penser qu’ils sont interchangeables et qu’ils ne sont pas importants. On parle de joueurs qui ont besoin de leur salaire pour payer leurs factures, on ne parle pas de millionnaires. »

Les joueurs qui étaient sous contrat pour 2020 ont cependant reçu une bonne nouvelle. Quelques heures après notre entrevue avec Ghavami, La Presse canadienne a rapporté que l’Association des joueurs avait envoyé une note à ses membres les informant qu’ils recevraient une compensation financière pour la période qui s’étalera de juillet à décembre. Cette aide pourrait être bonifiée si la Prestation canadienne d’urgence est prolongée au pays.

Relation améliorée ?

Lors de sa téléconférence de lundi, Ambrosie a soutenu qu’il regrettait certaines de ses décisions dans le dossier de la saison 2020. Il a également dit qu’il croyait que la relation entre la ligue et ses joueurs serait meilleure à l’avenir.

Ghavami le souhaite, mais demeure sceptique.

« La Ligue canadienne a toujours eu une approche de vouloir coincer les joueurs lors des négociations de convention collective. Elle force souvent les joueurs à accepter son offre parce qu’elle détient un rapport de force. Mais dans ce cas, ce n’était pas vraiment une négociation. Les joueurs n’étaient pas des adversaires, ils auraient dû être impliqués pour tenter de trouver une solution. »

« Les joueurs méritent d’être traités nettement mieux qu’ils l’ont été dans toute cette histoire. Et si M. Ambrosie n’est pas capable de voir ça, on a un problème. J’espère que cette expérience servira à améliorer l’ensemble de la ligue. »