En l’espace de quelques semaines, Laurent Duvernay-Tardif est passé de la frénésie d’une victoire au Super Bowl à un travail dans l’ombre, au centre d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) de Saint-Jean-sur-Richelieu. Dans le contexte de la COVID-19, cette évolution était toute naturelle pour le joueur de ligne offensive des Chiefs de Kansas City et diplômé de médecine.

Pascal Milano Pascal Milano
La Presse

« C’est seulement quand j’ai eu la confirmation que j’allais commencer que j’ai pensé aux implications par rapport au football et à ma relation avec ma conjointe. Je ne m’étais même pas posé ces questions avant parce que c’était tellement clair qu’il fallait aider », a raconté LDT lors d’une visioconférence présentée samedi soir à l’espace Yoop. « Il manquait de bras et de gens. Je n’y suis pas allé à titre de médecin, mais d’infirmier/préposé aux bénéficiaires/bénévole/aide-soignant.

« J’ai surtout eu l’impression de faire partie d’un mouvement de gens qui ont levé la main pour contribuer et faire partie de la solution. »

Pendant huit semaines, le volubile numéro 76 s’est donc rendu sur la Rive-Sud de Montréal pour deux ou trois quarts de travail hebdomadaires. Il a découvert un milieu médical particulièrement éloigné de ce qu’il connaissait. En médecine interne et en chirurgie, il dit trouver facilement du positif en raison de l’importante rotation de patients et de cette sensation que « les choses avancent ». Ce n’est pas forcément le cas dans un CHSLD, où il a tout de même glané certains éléments à incorporer dans sa future pratique.

« Je suis arrivé là-bas en me disant que j’allais passer les médicaments le plus vite possible et optimiser ma journée. Mais je me suis rendu compte que je manquais le bateau. »

Les bons préposés aux bénéficiaires sont ceux qui prennent le temps d’avoir un contact humain. Les patients étaient dans des chambres de 8 par 8 et ils n’avaient pas vu leur famille depuis 12 semaines. Les seules interactions étaient avec le personnel muni de gants, de masques et de visières. Ce n’est pas humain. Il faut prendre le temps !

Laurent Duvernay-Tardif

Retourner la frustration

Les événements se sont rapidement enchaînés pour Duvernay-Tardif : une victoire au Super Bowl à Miami le 2 février, un défilé à Kansas City le 5, puis un retour au Québec trois jours plus tard. Il a ensuite multiplié les entrevues et les rencontres.

PHOTO TIMOTHY A. CLARY, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Laurent Duvernay-Tardif (à droite), en compagnie du quart-arrière Patrick Mahomes, lors du Super Bowl LIV, disputé à Miami

C’est à son retour de vacances, le 12 mars, que la lutte contre la COVID-19 a franchi une nouvelle étape. C’est aussi là que sa réflexion s’est amorcée quant à son rôle. « C’était la première journée d’isolement préventif pour les gens qui revenaient de voyage. Mon premier réflexe a été de me dire : “Oh, mon Dieu ! Ce n’est pas juste, mon Super Bowl, mes opportunités marketing.” À un moment donné, je me suis donné une claque dans la face. Il y a des gens qui perdent leur emploi, les enfants ne vont plus à l’école, les parents essaient de gérer le travail et l’école à la maison. Il faut relativiser […] et c’est en retournant cette frustration que l’idée du CHSLD est arrivée. »

Lorsque celle-ci s’est matérialisée, il a bien fallu prévenir l’organisation des Chiefs. Il a d’ailleurs réservé son premier appel à l’entraîneur de l’équipe championne, Andy Reid. Au bout du fil, l’athlète de 29 ans a martelé son envie d’aider alors que la COVID-19 faisait des ravages au Québec. La réponse ?

« Je pense que coach Reid s’attendait à mon appel. Sa réaction, son support et son approbation ont été à l’image de ce qu’il m’a apporté dans les six dernières années. En 2014, il a été l’un des seuls entraîneurs-chefs à voir mon parcours médical comme une chose positive pour l’équipe et pour moi. »

Un Super Bowl en mars ?

Comme s’il n’était pas déjà suffisamment occupé, Duvernay-Tardif siège, à la demande de l’Association des joueurs, à un comité chargé d’étudier le retour au jeu dans la NFL. Si, personnellement, il n’a pas peur de la COVID-19, il reconnaît que les connaissances sur le virus sont en constante évolution. Difficile, donc, de prédire ce qui arrivera au mois de septembre. « Au début, on disait : “On est jeunes, on est forts, tout va être correct.” Après, on apprend les facteurs de risque : l’obésité, être de race noire [les Afro-Américains ont été statistiquement plus touchés], faire de l’asthme, l’apnée du sommeil. Quand tu regardes une ligne offensive dans la NFL, il y a beaucoup de gens qui ont ces facteurs de risque là. »

Même si le début de saison est toujours prévu le 10 septembre, il ne faudrait pas se surprendre de voir un ajustement dans le calendrier. « On va peut-être avoir un Super Bowl en mars prochain. Qui sait ? […] La NFL a une responsabilité envers les fans et les citoyens. La dernière chose que je voudrais, c’est qu’elle devienne un vecteur de propagation. »

Que la saison démarre à temps ou qu’elle soit un peu déplacée, LDT a toutefois une certitude : son équipe possède tous les éléments pour conserver le trophée Vince-Lombardi.

« On a gardé tout notre noyau offensif. Défensivement, on est encore meilleurs. C’était notre première année avec notre coordonnateur défensif [Steve Spagnuolo] et avec un nouveau système. Malgré ça, on a réussi à exceller. Le meilleur est à venir pour Kansas City. »