Luc Brodeur-Jourdain est comme nous tous, à la maison, en famille, en confinement. Et comme nous tous, il essaie de voir le verre à moitié plein, sans doute le seul remède à la monotonie et au barrage de mauvaises nouvelles.

Jean-François Tremblay Jean-François Tremblay
La Presse

L’ancien joueur étoile des Alouettes de Montréal, devenu entraîneur adjoint de la ligne offensive de l’équipe de son cœur, vit l’épreuve avec philosophie. Il rit lorsqu’on lui demande si la pandémie lui inspire une perle de sagesse.

« J’ai toujours été du genre à ne pas me laisser affecter par ce que je ne peux pas contrôler. Essentiellement, profitez au maximum de l’occasion que vous avez en ce moment. »

Pour Brodeur-Jourdain, en profiter, c’est passer du temps avec ses trois garçons, Thomas, 13 ans, Noah, 4 ans, et Adam, 3 ans. Dans le feu roulant de la vie, la période d’accalmie propose de revoir ses priorités. Dans son cas, le rôle de père émerge au-dessus, même s’il avoue humblement les limites de son imagination.

« Ça bouge. C’est une chance de la vie. Dans la vie sociale d’aujourd’hui, rares sont les moments où tu vas avoir la chance de te retrouver avec tes enfants si longtemps. »

« Mais à un moment donné, tu as beau essayer de trouver des activités, ce qui est dommage dans les circonstances, c’est le manque d’opportunités extérieures à la maison. Ce n’est pas comme des vacances où tu planifies des activités, un voyage, aller à la plage. C’est vivre à la maison et limiter les mouvements pour éviter la contagion. »

Remarquez, il ne s’en plaint pas. Il peut pratiquer son métier grâce au télétravail, à raison d’une, deux ou trois réunions virtuelles hebdomadaires avec les autres entraîneurs des Alouettes.

Et il y a sa conjointe, Marie-Élaine, dont le rôle social ne diminue pas en temps de pandémie. Elle est directrice de Satellite, organisme de prévention des dépendances à Saint-Hyacinthe. Il y a du boulot pour tout le monde en ce moment.

« Dans le communautaire, chaque organisme tente d’en aider d’autres. La vocation première d’un organisme communautaire, c’est d’aider la société. Il y a des organismes autour d’eux qui ont besoin d’aide. »

« [Du côté de Satellite], ils vont diversifier leur offre. La vaste majorité est offerte en milieu scolaire, mais le service est pour tout le monde. On sait que dans les cas de confinement, les gens ont peut-être tendance à consommer plus. La SAQ, la SQDC ont été déclarées services essentiels. Si ces lieux ferment, quelles sont les alternatives ? Ce n’est peut-être pas mieux. »

« Les consommateurs doivent se dire que même s’ils ne travaillent pas au bureau, ça reste une journée de semaine. Tu peux réserver la consommation pour les fins de semaine. Il ne faut pas que ce moment augmente la consommation en général. »

Le football

Comme tout le reste, le football est à l’arrêt. Déjà, la Ligue canadienne de football (LCF) a reporté son début de saison, au mieux, au mois de juillet. La Ville de Montréal, elle, a carrément annulé tout rassemblement culturel ou sportif jusqu’au 31 juillet. Le sport professionnel doit se plier aux règles en vigueur à tout moment. Les horaires des camps, prévus au 17 mai à l’origine, sont nébuleux. Bref, personne ne sait rien.

Dans ce contexte, Brodeur-Jourdain et les autres entraîneurs font « de la recherche et du développement ». Ils parlent stratégie, peaufinent le livre de jeux, malgré l’incertitude. Rien ne change vraiment pour eux, habitués aux séances vidéo avec des entraîneurs vivant un peu partout.

« Là où ça change, c’est qu’on est dans un moment où les joueurs se mettent en mode “machine”. C’est là que tu mets tous les efforts. Pour le potentiel athlétique optimal des joueurs, ça devient difficile. On a des équipements à la maison, mais rien comme un plateau d’haltérophilie complet. »

En NFL, quand tu as des millions dans ton compte, ça se peut que tu aies ton propre gym. La LCF, on est comme le reste de la société. On est dépendants des gyms. Les joueurs doivent être responsables et trouver des solutions, respecter le cadre social et être intelligents.

Luc Brodeur-Jourdain

Joueur il n’y a pas si longtemps, Brodeur-Jourdain est encore invité dans les discussions de groupe avec ses anciens coéquipiers. Il essaie de les rassurer, de leur donner des conseils, de leur faire part des bribes d’information dont il dispose. De détendre l’atmosphère aussi. Il le faut.

Parce que la réalité est que la LCF et ses équipes ne roulent pas sur l’or. La ligue a besoin des revenus des billets, part importante du chiffre d’affaires des équipes, ce qui exclut probablement l’idée du huis clos. Les joueurs ont aussi besoin de leur salaire, souvent modeste. C’est sans oublier les enjeux frontaliers qui empêchent les excellents joueurs américains du circuit de venir au Canada.

« Ça passe par la tête que la saison tombe à l’eau. Mais c’est quelque chose en dehors de notre modèle d’affaires, on ne le contrôle pas. Ça touche toutes les entreprises. Comme athlètes, les joueurs sont payés par rencontre disputée. Si c’est une moitié de calendrier, c’est une moitié de salaire. On n’est pas payés des millions. »

« Pareil pour les artistes. On peut le reprendre, mais c’est une année qui s’écoule sans revenus. Il y a aussi le fait que c’est ta passion et que tu sais que tu as une espérance de vie limitée dans le monde sportif. C’est pénalisant. »

Puis, les mots les plus rassurants, dans le contexte actuel. Des mots qui s’appliquent à pas mal tout ce qui se vit en ce moment dans la société…

« Tu l’as en tête, oui, mais tu ne peux pas faire grand-chose… »