(Montréal) Pendant plus d’un an, Dante Absher n’avait pas de domicile.

Frédéric Daigle
La Presse canadienne

Pas qu’il vivait dans la rue, mais sa situation familiale était difficile et sa mère, son frère, sa sœur et lui devaient compter sur la générosité d’amis ou de membres de la famille pour avoir un toit au-dessus de leur tête.

« Mes parents venaient de se séparer et je n’avais pas de maison, a raconté le receveur des Alouettes de Montréal en entretien téléphonique de son domicile de la Virginie. Après l’université, j’ai signé avec un agent et je m’entraînais en vue du repêchage de la NFL en Californie pendant que ma mère restait dans un hôtel. Quand je suis revenu à la maison, ça a été un autre bon huit mois à vivre à l’hôtel.

« Nous avions des amis qui nous hébergeaient pendant de courtes périodes, un mois par ici, quelques semaines par là, ce qui était vraiment super gentil de leur part. Je leur en suis très reconnaissant.

« Nous avons fini par déménager chez une amie de ma mère, mais elle n’avait que deux chambres à coucher qu’elle occupait déjà avec son fils. Nous, nous arrivions à quatre. Ça a été un moment très difficile, mais ça nous a aidés à forger de très fortes relations entre nous. »

Même le football était difficile à cette époque. Non repêché, l’athlète de six pieds trois, 180 livres, a été invité au camp des Cardinals de l’Arizona. Mais il n’a pas pu s’y rendre en raison d’une légère déchirure du ménisque.

« J’étais très déprimé. Ç’a été une période très difficile, décourageante. »

À peu près au même moment, Eddie Mason est entré dans sa vie. L’ex-joueur de la NFL — il a passé huit saisons dans les organisations des Jets de New York, des Jaguars de Jacksonville et des Redskins de Washington — est coach de vie.

« Je connaissais Dante depuis son jeune âge, a raconté Mason lorsque rejoint par La Presse canadienne. Vous passez au travers plusieurs transitions dans votre vie. Depuis que j’ai pris ma retraite du football, je me suis engagé à servir de mentor à ces jeunes hommes. Il y a l’entraînement physique, mais il y a aussi tout l’apprentissage de la vie. L’entraînement physique est secondaire.

« Ce que je fais avec ces jeunes hommes, c’est de maximiser le talent que Dieu leur a donné. C’est ce que j’ai fait avec Dante. J’ai toujours vu ses habiletés athlétiques et j’ai toujours cru en lui. Mais je me reconnais énormément dans son parcours. Nos histoires sont très similaires. Il vient d’une famille où la mère s’est chargée pratiquement seule de l’éducation de ses frères et sœurs. Il a un frère et une sœur, j’ai deux frères et une sœur. Nous avons tous deux choisi le football. Et je sais ce que c’est que de grandir avec un père absent. »

Comme un fils

« À cette époque, je tentais de me trouver un entraîneur, mais je n’en trouvais pas, a expliqué Absher. Ces entraîneurs coûtent cher et certains refusent de vous prendre si vous n’avez pas une offre d’une équipe pro : pour eux, vous êtes inutile sans contrat. Et puis il y a eu Eddie. Il m’a pris sous son aile. […] Il a cru en moi. Il a cru en mon talent et il m’a poussé, poussé et poussé encore. »

Mason l’a entraîné, mais il a fait plus que ça pour lui. Il a embauché Absher pour l’aider au gymnase, mais il arrivait parfois qu’il lui donnait carrément de l’argent, quand il ne faisait pas l’épicerie pour sa famille et lui.

« J’éprouve beaucoup d’amour pour lui, a indiqué Mason. Je l’aime comme un fils. Il est d’ailleurs un bel exemple pour mon plus jeune garçon. Alors je lui fais profiter de mon expérience, car j’ai l’impression d’avoir emprunté le même chemin avant lui. »

« Clairement, c’est moi qui a profité davantage de cette relation, a ajouté Absher. Dès que ce coronavirus nous lâche, je vais le retrouver ! »

Découragement

Absher côtoie régulièrement Mason et s’entraîne presque quotidiennement, mais le téléphone ne sonne pas. Petit à petit, sa résilience fait place au découragement.

« Il avait littéralement décidé de raccrocher ses crampons, raconte Mason. Il m’a appelé et m’a dit : "Je ne reçois pas d’appel de qui que ce soit. Il est temps de passer à autre chose". Je lui ai répondu qu’il devrait patienter. Que nous devrions prier. »

Absher a aussi signé un contrat avec un nouvel agent. Deux semaines plus tard, il recevait un coup de fil de Kavis Reed, alors directeur général des Alouettes.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

L'ancien directeur général des Alouettes, Kavis Reed

« Quelles sont les chances qu’un gars qui ne jouait pas au football depuis deux ans, qui ne s’était pas présenté à aucune séance d’entraînement supervisée, se retrouve du boulot dans le football professionnel ? » demande Mason.

Absher a été contacté en octobre 2018. Le 12 novembre, quelques heures après le décès de sa grand-mère, il signait son premier contrat professionnel.

« Je me disais enfin une bonne nouvelle après ces deux années difficiles, même si c’est survenu le même jour que le décès de ma grand-mère », a dit Absher.

Absher a connu un bon mini-camp, qui lui a valu une invitation au camp principal des Alouettes. Là aussi, il a attiré l’attention de l’entraîneur-chef Khari Jones. Quand est venu le temps d’effectuer les dernières coupures, le choix s’est arrêté sur — l’excellent — Quan Bray.

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L’entraîneur-chef des Alouettes, Khari Jones

En raison du ratio de joueurs canadiens, Reed n’a pas pu offrir immédiatement un contrat au sein de la formation d’entraînement à Absher, qui est retourné chez lui.

« Kavis m’appelait tous les jours pour m’assurer qu’il cherchait une façon de me ramener et que je ne signe pas de contrat ailleurs. Il a tenu parole. »

Deux semaines plus tard, Absher était de retour à Montréal.

Il a passé toute la saison au sein de la formation d’entraînement, sauf pour les deux derniers matchs de 2019, où il a pu être inséré en raison des blessures. Il a suffisamment bien fait — huit passes captées pour 84 verges et un touché — pour prendre part au match éliminatoire contre les Eskimos d’Edmonton, au cours duquel il a capté cinq ballons pour 60 verges.

« Même au sein de l’équipe d’entraînement, il était un peu découragé. Je lui disais de ne pas lâcher, que son tour viendrait. Je lui ai rappelé que trois mois plus tôt, aucune équipe ne l’avait même contacté, encore moins offert de contrat, a ajouté Mason. Ça sert aussi à ça un coach de vie : avoir ces discussions difficiles avec quelqu’un qui en a besoin. »

Avec le départ de DeVier Posey qui a profité de l’autonomie et de Bray, qui fait face à des problèmes avec la justice au Texas, la porte est grande ouverte pour qu’Absher se taille une place de partant dès le jour 1 en 2020.

« Son histoire ressemble à un conte de fées, a ajouté Mason. Je suis convaincu qu’il est sur le point de connaître une superbe carrière et en plus, il a beaucoup à donner à la communauté. »

Le cœur à la bonne place

Absher n’oublie pas ses origines modestes et les moments difficiles qu’il a eu à vivre. Depuis le secondaire, il fait profiter de ses qualités de barbier à ses coéquipiers.

« Mon oncle était barbier et me faisait les cheveux. Chaque fois, je revenais et je lui disais : "Tu as oublié un bout ici". Il m’a alors dit de m’acheter ma propre tondeuse à cheveux et de les faire moi-même. Je l’ai pris au mot ! »

Rendu à l’Université Glenville State, il s’occupait des cheveux de tous ses coéquipiers de l’équipe de football. Puis, l’équipe de basketball a fait appel à ses services. Jusqu’au président de l’Université qui est devenu un de ses clients.

« À un moment donné, j’avais plus de 100 clients ! J’ai dû former des coéquipiers pour soutenir la demande ! »

Depuis près de deux ans maintenant, il offre ses services aux moins fortunés de sa région, comme les sans-abris ou simplement les familles à faible revenu.

« J’ai commencé quand un ami, Cory Saciane, m’a demandé de l’aider pour des évènements de sa fondation, Hearts of Empowerment. Il se rendait souvent dans des refuges pour sans-abris pour leur faire de la nourriture et il m’a suggéré de venir y faire un tour pour offrir des coupes de cheveux. C’était super ! Certains d’entre eux n’avaient pas eu une vraie coupe de cheveux depuis longtemps et de voir leur réaction, ça valait le coup. »

Dès sa première année à Montréal, même s’il ne faisait partie que de l’équipe d’entraînement, Absher s’est porté volontaire pour les activités communautaires des Alouettes.

« Il a toujours été très humble, conclut Mason. L’humilité est l’un de ses grands traits de caractère, comme son amour de la famille, son amour de Dieu et sa compassion. En plus de toutes ses habiletés athlétiques, je pense que ce sont ces qualités qui lui ont permis de surmonter tous les obstacles qui se sont dressés sur son chemin. »