Luc Brodeur-Jourdain savait mieux que quiconque qu’il n’occuperait plus jamais un poste de partant chez les Alouettes. En annonçant sa retraite, lundi, le vétéran de 12 saisons a fait ce qu’il a fait tout au long de sa carrière : il a placé les intérêts de l’équipe avant les siens.

Miguel Bujold Miguel Bujold
La Presse

« J’ai toujours été quelqu’un de très logique et rationnel. Et je ne trouve pas que c’était logique et rationnel d’avoir un vieux joueur de 36 ans dont le salaire était comptabilisé dans la masse salariale », a reconnu Brodeur-Jourdain avec beaucoup de franchise, hier après-midi.

« Je comprends que ça n’avait pas de sens. Je suis extrêmement privilégié d’encore faire partie de l’équipe compte tenu du nombre de répétitions que j’ai eues durant le camp. Normalement, un joueur dans cette situation aurait été libéré dès la première semaine d’activités. »

Qu’on le veuille ou non, ça devenait un boulet pour l’organisation. Pas au niveau de mon attitude, de ma préparation ou de l’exemple que je pouvais donner aux plus jeunes. Mais la réalité, c’est qu’il y a un aspect financier dans toutes les décisions du sport professionnel.

Luc Brodeur-Jourdain

Ainsi, Brodeur-Jourdain disputera le tout dernier match de sa carrière, demain soir, alors que les Tiger-Cats de Hamilton seront de passage au stade Percival-Molson pour jouer un deuxième match en moins d’une semaine contre les Alouettes. Khari Jones n’a cependant pas voulu dire si Brodeur-Jourdain obtiendrait du temps de jeu.

« On devra en discuter et prendre une décision. Si ça fonctionne pour l’équipe, j’aimerais qu’il obtienne du temps de jeu à son dernier match, mais c’est l’allure de la rencontre qui le dictera », a indiqué l’entraîneur-chef.

L’entraînement d’hier a été le dernier auquel Brodeur-Jourdain aura participé ; celui d’aujourd’hui sera ce qui est appelé un « walk through », qui se veut essentiellement une répétition mentale à l’aube d’un match.

« J’ai savouré la pratique. J’ai couru vers le ballon, je me suis amusé et je l’ai fait avec le sourire », a commenté Brodeur-Jourdain, qui s’attend à ce que ses émotions soient plus vives demain soir.

« Je me sens serein de plus en plus, mais ce n’est pas encore le match. C’est sûr que ça va venir me chercher [demain soir]. »

Entraîneur : pas pour le moment

Dans le communiqué diffusé par l’équipe lundi matin, le président des Alouettes, Patrick Boivin, a annoncé que Brodeur-Jourdain aurait un rôle dans l’organisation. Or, selon le numéro 58, ce rôle n’en sera pas un d’entraîneur. Pas à court terme, du moins.

Père de trois garçons, dont deux en bas âge, Brodeur-Jourdain ne croit pas qu’il serait en mesure d’investir le temps nécessaire pour être entraîneur.

« Ce serait peut-être possible dans cinq ou dix ans, mais ce n’est pas quelque chose que je peux me permettre pour le moment. »

« Je vais toujours rester impliqué et je serai toujours un Alouette. Mais le rôle n’a pas encore été défini. »

Chose certaine, Brodeur-Jourdain continuera de faire la promotion des Alouettes et de bien représenter l’organisation, comme il l’a si bien fait depuis son arrivée permanente avec l’équipe, il y a plus d’une décennie.

« Il a toujours parfaitement représenté ce que c’était d’être un Alouette. Il a toujours été très impliqué dans nos engagements communautaires et il était le visage de l’équipe pour les francophones », a commenté le doyen du club, John Bowman, qui dispute sa 14saison.

« Il a beaucoup fait pour l’équipe dans la communauté francophone, mais ça ne s’est pas limité à ça. Il a été un grand leader, meilleur que moi », a dit Bowman.

Ambassadeur et leader

Matthieu Proulx a gagné un championnat de la Coupe Vanier et deux de la Coupe Grey avec Brodeur-Jourdain, qu’il a connu chez le Rouge et Or de l’Université Laval. Proulx a pris le temps de venir voir son ancien coéquipier lors de l’entraînement d’hier.

« C’était important pour moi d’être ici et de le féliciter en personne. Luc est l’un des joueurs avec lesquels j’ai partagé des très beaux moments au cours de ma carrière. »

« Je le dis sans aucune prétention, mais Étienne [Boulay] et moi étions les visages de l’équipe parmi les francophones pendant plusieurs années. Lorsqu’on a pris nos retraites, c’est Luc qui est devenu le visage et le porte-parole de l’équipe auprès du public québécois. Il a été un ambassadeur hors pair », a estimé Proulx.

« C’est sûr qu’il va y avoir un “avant” et un “après” Luc. On peut effectivement parler de la fin d’une époque. C’est un joueur qui a eu un grand impact sur l’organisation et qui a été un ambassadeur remarquable », a commenté le spécialiste des longues remises Martin Bédard.

Dans la chambre des joueurs, ça va laisser un grand vide. Mais on a créé des liens très forts et je suis convaincu que je vais encore voir mon ami Luc.

Martin Bédard

Au quotidien, c’est toutefois fort probablement Kristian Matte qui s’ennuiera le plus de Brodeur-Jourdain. Ils étaient inséparables, et Matte pouvait bénéficier des conseils de Brodeur-Jourdain depuis qu’il l’a remplacé comme centre.

« Parmi mes coéquipiers qui sont venus à mes noces, Luc est le seul qui faisait encore partie de l’équipe. C’est une amitié pour la vie. J’ai appris énormément de lui, alors c’est sûr qu’il va me manquer. C’est avec lui que je discutais des fronts défensifs et du travail de centre. Il était un coéquipier exceptionnel, il aurait fait n’importe quoi pour que l’équipe gagne. »

La camaraderie et le jeu

Brodeur-Jourdain aurait d’ailleurs préféré mettre un terme à sa carrière à un moment où l’équipe gagnait davantage, bien évidemment. Après avoir amorcé sa carrière avec deux championnats, il l’a terminée avec quatre exclusions consécutives des séries éliminatoires.

« C’est sûr que ç’aurait été un grand sentiment de fierté pour moi de quitter l’équipe alors qu’elle aurait eu une fiche de 13-3 ou de 14-2. Mais la possibilité de le faire était mince. J’ai 36 ans et je voyais le sablier devant moi qui me disait qu’il me restait de moins en moins de temps. Je pense que je suis allé jusqu’au dernier grain de sable. Il n’y a pas de sentiment de déception ou de colère. C’est une décision mutuelle avec laquelle je vis très, très bien. »

Comme bien d’autres joueurs avant lui, Brodeur-Jourdain sait qu’il ne retrouvera plus jamais la camaraderie qu’il avait avec ses coéquipiers. Il réalise aussi qu’il a essentiellement été payé pour jouer à un jeu durant toutes ces années et qu’il occupera bientôt un « vrai » travail.

« Ce qui va me manquer à tout jamais, c’est le sentiment d’être encore un enfant. »

Tiger-Cats de Hamilton c. Alouettes, demain (19 h 30) au stade Percival-Molson