Clara Émond ne comprenait pas pourquoi les cyclistes pleuraient après une victoire. Maintenant, elle sait.

Trois ans après sa conversion tardive au cyclisme sur route, l’ex-skieuse alpine et bachelière en droit de Saint-Ferréol-les-Neiges a causé une grande surprise en remportant la quatrième étape du Tour d’Italie, mercredi, à Urbino.

La représentante de la formation américaine EF-Oatly-Cannondale s’est imposée à l’issue d’un raid solo d’une cinquantaine de kilomètres à travers les montagnes des Apennins.

Après une épreuve de 134 km disputée dans la touffeur du centre de l’Italie, la Québécoise de 27 ans a pu savourer le succès qui lui tendait les bras durant l’ultime montée sèche de 500 m sur les pavés de la vieille ville.

Tout sourire en coupant la ligne, elle a porté la main gauche à sa bouche, gage de l’incrédulité qu’elle ressentait après cette toute première victoire professionnelle dans ce qui est, sportivement parlant, la course par étapes la plus prestigieuse du calendrier féminin.

« Je ne m’y attendais pas du tout ! », a admis Émond, en pleine séance de massage à son retour à l’hôtel, une heure plus tard.

« Le début de Giro a été quand même difficile avec l’équipe. On avait de grandes ambitions pour le général. On a donc un peu changé de stratégie aujourd’hui. On voulait être super agressives et essayer d’aller en avant. Quand je suis partie, je n’aurais jamais pensé que ça se rendrait jusqu’au bout ! »

La gagnante, qui a aussi mis la main sur le maillot bleu de meilleure grimpeuse, s’est imposée avec une priorité de 17 secondes sur l’Italienne Soraya Paladin (Canyon/Sram) et de 20 secondes sur la Danoise Cecilie Uttrup Ludwig (FDJ-Suez). Celles-ci faisaient partie d’un groupe de six poursuivantes qui n’a jamais réussi à refermer l’avance que s’était donnée la meneuse canadienne.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @EFPROCYCLING

Clara Émond a mis la main sur le maillot bleu de meilleure grimpeuse.

Après avoir traversé le fil, Émond s’est assise sur les pavés, encore sous le choc. Les émotions sont sorties quand la médecin de l’équipe l’a prise dans ses bras.

« Avant, je ne comprenais pas pourquoi le monde pleurait à l’arrivée. Maintenant, je comprends vraiment. C’est tellement un court moment, mais on dirait que ça récompense d’un seul coup toutes les heures et le travail que tu mets là-dedans. C’est très spécial. »

Le « courage »

Après un départ à Imola et un passage sur le célèbre circuit de course automobile, Émond a réussi à se détacher du peloton après une ultime contre-attaque avec une centaine de kilomètres à faire. Elle a rejoint seule un quatuor de tête qui détenait alors un coussin d’une quarantaine de secondes.

Consciente qu’elle était l’unique grimpeuse du groupe, elle a largué ses partenaires dans la première difficulté du jour, une côte de 5,6 km dans la principauté de San Marino, à une cinquantaine de kilomètres de l’arrivée. Le peloton pointait à un peu plus de cinq minutes.

« Je me disais : dans le meilleur des cas, je serai déjà en avant quand les autres filles vont me rattraper », a expliqué celle dont le directeur sportif Daniel Foder a souligné le « courage ».

« Ça montre que si vous vous engagez, continuez à croire et n’avez pas peur de prendre des risques, vous pouvez accomplir de grandes choses », l’a-t-il louangée dans un communiqué.

Après une deuxième montée de 6,3 km, l’audacieuse grimpeuse a craint un retour des poursuivantes dans le long faux plat de 12,9 km vers Urbino, où l’attendait un dernier mur avec une pente à 14 %. Avec un coussin d’une cinquantaine de secondes, elle se doutait que sa victoire n’était plus qu’une formalité ou presque.

« Rendu là, il faisait très chaud et je commençais à être fatiguée. J’avais presque envie de demander la différence de temps à ma directrice sportive qui était dans la voiture derrière. Je voulais prendre ça relax jusqu’à l’arrivée ! Mais j’ai quand même poussé jusqu’à la ligne. Je me suis retournée et je voyais qu’il n’y avait personne. Les 200 derniers mètres, c’était juste du plaisir ! J’ai savouré le moment. »

Parcours atypique

Avec sa victoire, Émond a bondi du 37e au 27échelon au classement général, à 5 min 14 s de la championne italienne Elisa Longo Borghini (Lidl-Trek), détentrice du maillot rose depuis le contre-la-montre inaugural, dimanche. La Sherbrookoise Magdeleine Vallières Mill, l’autre Québécoise chez EF, occupe le 124rang.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @EFPROCYCLING

Clara Émond accueille Magdeleine Vallières Mill durant la cérémonie du podium.

Ex-skieuse alpine de niveau national avec le club de Mont-Sainte-Anne, Clara Émond a pris une autre direction en raison de blessures et du début de ses études en droit à l’Université Laval, où elle a pratiqué le cross-country. Elle s’est ensuite consacrée au triathlon, discipline dans laquelle elle a connu un certain succès.

L’annulation des compétitions pendant la pandémie l’a incitée à se tourner vers le cyclisme sur route en 2021. À la surprise générale, y compris la sienne, elle a remporté l’étape de montée du Grand Prix de Charlevoix, qu’elle a conclu au troisième rang du classement général.

Une saison avec l’équipe canadienne Emotional.fr-Tornatech-GSC Blagnac VS31 lui a permis de se faire remarquer en Europe par la formation française Arkéa. L’an dernier, elle a disputé le Tour de France, où elle a été la meilleure Canadienne avec une 23place au général.

À son arrivée chez EF, Émond tenait absolument à prendre part au 35Giro, épreuve historique du circuit féminin réputée pour ses parcours montagneux.

« Quand on parle de vélo, tout le monde pense au Tour de France, mais ceux qui s’y connaissent savent que le Giro est un des tours les plus difficiles. Je voulais vraiment le faire. Jusqu’à aujourd’hui, mon palmarès s’arrêtait à ma victoire au critérium de Boucherville ! Obtenir ma première victoire professionnelle au Giro, c’est incroyable. »

PHOTO TIRÉE DU COMPTE X @EFPROCYCLING

« Jusqu’à aujourd’hui, mon palmarès s’arrêtait à ma victoire au critérium de Boucherville ! Obtenir ma première victoire professionnelle au Giro, c’est incroyable. »

Ce l’est d’autant plus qu’Émond a fait un retour à la compétition il y a moins d’un mois après une fracture à un coude subie lors d’une chute à la deuxième étape du Tour d’Espagne, remportée par sa coéquipière et compatriote Alison Jackson, le 29 avril.

« Les gens m’ont toujours dit que dans le vélo, il y a beaucoup de bas et quelques hauts, et qu’il faut en profiter. Je pense que c’est vrai. [La victoire] n’efface pas toutes les mauvaises courses que tu peux avoir, mais un peu. Ça va me donner vraiment confiance pour la suite. »

Clara Émond espère pouvoir souffler jeudi lors d’une cinquième étape normalement dévolue aux sprinteuses, puisqu’elle sera sollicitée pour conserver son maillot bleu sur les trois dernières étapes, où les cols se succéderont, dont une arrivée au redoutable Blockhaus, samedi.

Le Giro féminin pour les nuls

La renaissance du Tour de France Femmes, en 2022, a accaparé une bonne partie de l’attention médiatique, mais le Tour d’Italie est généralement considéré comme la course par étapes la plus prestigieuse du circuit cycliste féminin international.

Sous différentes appellations (Giro d’Italia Femminile, Giro Rosa, Giro Donne et, depuis cette année, Giro d’Italia Women), le Giro est présenté de façon continue depuis 1988, habituellement en même temps que le Tour de France, dont il est perçu en quelque sorte comme le pendant féminin avec ses grandes étapes de montagne.

Organisée cette année par RCS Sport, propriétaire du Giro masculin, la course est composée de huit étapes pour une distance totale de 876,7 km. La meneuse au classement général porte le traditionnel maillot rose. Le Giro est l’une des 27 épreuves du WorldTour féminin. Vingt-deux équipes de sept cyclistes ont pris le départ. Les fins d’étapes sont présentées en direct à la télé sur Eurosport en Europe et sur le site web FloBikes au Canada.

La championne italienne Fabiana Luperini détient le record de cinq victoires, dont quatre consécutives entre 1995 et 1998. Les Néerlandaises Anna van der Breggen et Annemiek van Vleuten, médaillées d’or olympiques et multiples championnes mondiales, suivent avec quatre succès chacune.

La Québécoise Karol-Ann Canuel, double athlète olympique, a fini 11e à sa première participation en 2011, se classant 5e de la deuxième étape. En 2017, l’Amossoise a gagné le contre-la-montre inaugural par équipes avec sa formation Boels-Dolman.

Aux Jeux pour encourager son amoureux ?

PHOTO JOSIE DESMARAIS, ARCHIVES LA PRESSE

Charles Paquet

L’exploit italien de Clara Émond est survenu trop tard pour être considéré dans le processus de sélection des Jeux olympiques de Paris. La cycliste aimerait néanmoins assister au triathlon dans la capitale française pour encourager son amoureux, Charles Paquet, qui tentera de poursuivre sur sa lancée exceptionnelle depuis le début de l’année. « J’espère encore, mais pour le moment, je suis censée faire une course d’un jour en France cette journée-là », a-t-elle indiqué. Actuellement en stage en altitude dans les Pyrénées, Paquet est parti à la piscine tandis que sa blonde filait seule en Italie… « Les triathlètes, hein, sont toujours en train de s’entraîner ! » Paquet a néanmoins demandé des mises à jour à son coach entre ses longueurs. L’athlète de Port-Cartier est sorti de l’eau pour visionner l’arrivée, a-t-il expliqué à sa copine, à qui il a pu parler par la suite. « Il était complètement fou ! »