L’image était trop belle : Julian Alaphilippe, bras en croix, découvrant son tout nouveau maillot de champion mondial au moment de franchir la ligne de Liège-Bastogne-Liège, la « doyenne » des classiques qu’il croyait s’offrir pour la première fois, sept jours après son sacre à Imola.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Cette image, justement, était trop belle. D’abord, le Français n’avait tout simplement pas passé le fil le premier, dimanche. À sa droite, tête baissée, Primož Roglič a projeté son vélo pour le devancer d’un quart de roue. Le grand perdant du dernier Tour de France, renversé la veille de l’arrivée, pouvait enfin sourire.

Ensuite, Alaphilippe était de toute façon sur le point d’être relégué pour son sprint irrégulier, qui a coûté une chance de victoire aux jeunes Marc Hirschi et Tadej Pogačar. Le vainqueur de la Flèche Wallonne, mercredi, et le gagnant-surprise du Tour ont été respectivement reclassés deuxième et troisième de cette course à l’issue complètement folle.

Le Canadien Michael Woods, qui avait manqué le coup gagnant de justesse au sommet de la dernière ascension, a dû se contenter du septième rang, derrière le Néerlandais Mathieu van der Poel, un autre jeune phénomène du vélo en cette saison décidément pas comme les autres.

Un petit gel énergétique pour continuer à suivre ?

Hugo Houle, encore lui, a joué l’acteur de soutien avec sa classe habituelle, basculant au sommet de La Redoute, montée emblématique de l’épreuve plus que centenaire, parmi les 15 premiers. Devant lui : Alaphilippe, Hirschi, Pogačar, Roglič…

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Hugo Houle

Pour y arriver, le cycliste de Sainte-Perpétue a carrément dû battre son record de puissance pour un effort de cinq minutes (490 watts de moyenne, pour les intéressés). « Tu ne vas nulle part avec ça ! », pouffera le représentant d’Astana, soulignant qu’une soixantaine de coureurs étaient toujours dans le coup à 35 km de la ligne. « Ça montre le niveau de tout le monde. »

Après avoir contribué au positionnement de son coéquipier Luis Leon Sanchez, qui préparait une attaque, Houle n’a pas été en mesure de s’accrocher quand Alaphilippe a accéléré dans la côte de la Roche-aux-Faucons, à une douzaine de kilomètres du fil.

« J’étais bien placé, j’ai couru au millimètre, mais honnêtement, je n’avais juste pas les jambes pour suivre dans la Roche-aux-Faucons », a admis le Québécois, qui s’est classé 47e, à près de deux minutes de Roglič. « Je n’étais plus capable de faire un effort aussi violent que dans La Redoute. Ça m’a un peu calmé ! »

Plus tôt, à quelque 80 km de l’arrivée, Houle était aux premières loges quand Alaphilippe (Deceuninck) s’est retrouvé au sol après une chute dans un virage. Le champion mondial a changé de vélo, de roue arrière et encore de monture. Il a ensuite demandé à son directeur sportif de vérifier sa cale, optant finalement pour un changement de chaussure… tout ça en continuant de rouler.

Très fringant à sa première course dans son maillot arc-en-ciel, Alaphilippe a allumé le premier feu à 500 m du sommet de la Roche-aux-Faucons. Seuls Hirschi, Pogačar et Roglič ont basculé avec lui.

Woods (EF) était le suivant, mais il a tout juste raté la coupe. « C’était vraiment dur, a témoigné le cycliste d’Ottawa une heure plus tard. Il m’a juste manqué un peu de puissance. Je suis tombé malade [samedi] soir. J’ai mal à la gorge. Ça a un peu fait la différence dans les derniers kilomètres de la course. Malheureusement, je n’étais pas là. J’ai tout essayé. Dommage, mais c’est la vie. »

Dans la courte descente, le Canadien de 33 ans n’a même pas tenté de prendre la roue du Polonais Michal Kwiatkowski (Ineos), passé à côté de lui en coup de vent.

« Je me suis dit : si j’arrive à le suivre, je serai lâché deux ou trois minutes après avoir rejoint le groupe de tête. »

C’est exactement le sort qui a été réservé à l’ancien champion mondial Kwiatkowski, décramponné par un démarrage de Hirschi quand il est revenu sur le quatuor de tête.

Woods a poursuivi la bataille avec le deuxième groupe tiré par Van der Poel (Alpecin), en transe après son coup de tonnerre de la veille au BinckBank Tour, où il a roulé solo sur 50 km avant de remporter l’étape et le général.

« On a essayé de collaborer, mais seulement Van der Poel et Richie Porte (16e) m’aidaient », a relaté Woods, qui termine parmi les 10 premiers pour la quatrième année de suite à la « Doyenne ». « À trois contre quatre, on n’a pas été capables [de revenir]. »

Matej Mohoric (5e), un autre Slovène, a néanmoins réussi à recoller à 300 m du but, ce qui a forcé Alaphilippe à lancer son sprint. Débordé par Hirschi (Sunweb) sur sa gauche, le Français a fermé la porte. Le Suisse de 22 ans a dû déchausser pour éviter la chute, tandis que Pogačar (UAE) a été contraint à freiner son élan.

Roglič, passé par la droite, en a profité pour se glisser dans l’angle mort d’Alaphilippe, qui a levé les bras cinq mètres avant la ligne. Après presque 257 kilomètres de course…

« Finalement ! »

Le malheureux deuxième du Tour remportait ainsi son premier « monument », désignation des cinq plus grandes classiques du cyclisme.

« Finalement, je réussis à gagner quelque chose ! a suavement déclaré Roglič. C’est juste incroyable, c’était tellement proche. Il ne faut jamais arrêter d’y croire et vraiment pousser jusque dans les derniers mètres. En fait, les derniers centimètres… »

Hugo Houle pense qu’Alaphilippe en sera quitte pour une bonne leçon. « Un excès de confiance, a-t-il constaté. On a souvent vu ce genre de vidéos dans le cyclisme. Personne n’est à l’abri. Il s’est fait déjouer et a tenu la victoire pour acquise. »

Bons princes, Hirschi (2e) et Pogačar (3e) ont refusé d’accabler le puncheur français pour sa déviation subite. Celui-ci a accepté le blâme, offrant ses excuses à Hirschi et précisant ne pas avoir eu conscience de provoquer « une vague aussi importante ».

Alaphilippe a promis qu’on ne l’y reprendrait plus à célébrer trop tôt. « Je préfère être déclassé en étant deuxième plutôt que d’avoir gagné », a-t-il conclu. Vu comme ça…

– Avec l’Agence France-Presse

Un peu de fatigue

Après un enchaînement un peu fou Tour de France-Mondiaux-Flèche Wallonne-Liège, Houle « commence à ressentir un peu la fatigue ». Il se reposera cette semaine chez lui à Monaco avant d’amorcer la campagne des Flandriennes, dimanche prochain, à Gand-Wevelgem. Le Québécois de 30 ans a d’ailleurs eu l’occasion de parfaire son flamand, dimanche, après un incident avec un concurrent de Sport Vlaanderen. « Je suis passé près de ramasser un îlot directionnel et j’ai dû freiner. Le gars derrière moi m’est rentré dedans, mais je me suis assuré de rester sur mon vélo. Je n’ai rien fait de mal, mais il m’a engueulé en flamand. Je n’ai pas trop compris, alors ça ne m’a pas dérangé… » Woods, lui, était déjà à l’aéroport de Bruxelles, en route vers Barcelone et ensuite sa résidence d’Andorre, d’où il préparera le Tour d’Espagne, sa prochaine épreuve à partir du 20 octobre… À noter la 57e place du Montréalais James Piccoli. En découverte sur les Ardennaises, la recrue d’Israel Start-Up Nation a perdu le groupe de tête dans la montée de La Redoute.

Deignan en solitaire

Elizabeth Deignan (Trek) a ébranlé la domination néerlandaise des dernières semaines en s’imposant en solitaire à Liège-Bastogne-Liège Femmes. La Britannique s’est extirpée d’un groupe de neuf dans La Redoute, à une trentaine de kilomètres de l’arrivée, pour s’imposer en solitaire. La championne mondiale 2015 a résisté au retour de l’Australienne Grace Brown (Mitchelton), deuxième à neuf secondes. La Néerlandaise Ellen Van Dijk (Trek) a complété le podium (+ 2 min 19 s). L’Albertaine Alison Jackson a été la meilleure Canadienne avec une 39e place (+ 5 min 52 s). La championne canadienne Karol-Ann Canuel (Boels), de Gatineau, n’a pas obtenu de classement.