Le Tour de France a commencé dans une drôle d’ambiance. Tiendra-t-il jusqu’à Paris ?

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

(Nice) Il fait beau 300 jours par an sur la Côte d’Azur, mais c’est sous un ciel maussade que s’est élancé le 107Tour de France, samedi à Nice, pour une première étape marquée par de nombreuses chutes et remportée par le Norvégien Alexander Kristoff, qui endosse le maillot jaune.

Maussade à cause des nuages, mais aussi à cause de la menace épidémique qui plane sur la plus grande course cycliste du monde, rare évènement sportif d’envergure à avoir été maintenu malgré la crise sanitaire.

Les organisateurs ont souvent répété qu’ils prendraient toutes les précautions pour garantir la santé des 176 coureurs et 22 équipes qui ont pris le départ pour une arrivée prévue à Paris le 20 septembre.

Mais le strict protocole mis en place pour limiter les contacts entre les cyclistes et le monde extérieur est devenu très évident, samedi.

Plusieurs agents bloquaient l’accès au site. Contrairement à l’habitude, il était impossible d’assister aux premiers coups de pédale des coureurs, donnés à huis clos devant quelques « happy few ». Des panneaux occultants étaient par ailleurs disposés à l’entrée du parcours et il fallait se poster 200 mètres plus loin pour voir passer la caravane.

Même topo à l’arrivée, qui avait lieu sur la célèbre promenade des Anglais.

Sur le podium, Alexander Kristoff a reçu sa gerbe de fleurs et enfilé son maillot jaune en respectant la distanciation physique, rompant avec un rituel qui convie habituellement toute une ribambelle de commanditaires, officiels, hôtesses et politiciens. Masque oblige, on ne pouvait pas voir son sourire. Quand même un peu triste.

« C’est vrai que ça fait bizarre, toutes ces règles. C’est comme si on nous privait d’un truc », confie Antoine, ancien cycliste amateur, rencontré avec son chien vêtu du maillot à pois rouges, quelques minutes avant le départ.

PHOTO JEAN-CHRISTOPHE LAURENCE, LA PRESSE

Antoine, ancien cycliste amateur, et son chien, vêtu du maillot à pois rouges

Pour l’heure, le spectacle ne semble pas en souffrir. Le Norvégien Kristoff (UAE Team Emirates) l’a emporté au sprint, après 156 km d’une première étape mouvementée, compliquée par la pluie. C’était sa quatrième victoire sur le Tour et son premier maillot jaune.

La course a été marquée par de nombreuses chutes pour cause de chaussée détrempée particulièrement glissante. Le favori français, Thibaut Pinot, est notamment tombé à moins de trois kilomètres de l’arrivée, faisant craindre le pire à ses supporters. Mais il ne perd pas de temps au classement général. Touché à l’épaule, le leader de l’équipe Groupama-FDJ sera-t-il en état pour l’étape montagneuse de ce dimanche ?

Plusieurs dizaines d’autres coureurs ont aussi embrassé l’asphalte du pays niçois lors de chutes collectives.

Julian Alaphilippe (Deceuninck-QuickStep), l’autre favori des Français, a quant à lui été obligé de changer de monture après un incident dans un virage, tandis que le Colombien Miguel Ángel López, leader d’Astana (équipe du Québécois Hugo Houle, 15e de l’étape), a embrassé un panneau de signalisation dans une descente. Apparemment plus de peur que de mal.

Encore trop tôt pour oser des pronostics. On attend aujourd’hui une deuxième étape beaucoup plus difficile, avec deux cols de première catégorie à 1500 m, qui devrait redistribuer les cartes dans la course au maillot jaune.

Jusqu’à Paris ?

Maintenant que le Tour est lancé, la grande question est de savoir si cette 107édition pourra tenir jusqu’à Paris. Et si oui, dans quel état elle arrivera à destination.

L’organisation a déclaré qu’une équipe au complet serait exclue de la course si deux de ses coureurs obtenaient un test positif au coronavirus en l’espace de sept jours. Cette consigne, jugée radicale par plusieurs, suscite des questions.

Peut-on vraiment balayer une formation d’un seul coup, alors que ses membres s’entraînent depuis des mois ?

Que faire si un trop grand nombre de coureurs quitte la course ? Le peloton ressemblera-t-il à un gruyère ?

Que faire si une équipe avec des cyclistes de premier plan est touchée ? Des vedettes seront-elles obligées de déclarer forfait parce qu’un de leurs obscurs coéquipiers aura « pogné la COVID » ?

Ces scénarios pourraient-ils profiter à un cycliste de second plan ? Un gagnant jugé « illégitime » sera-t-il couronné au final ? Quelle « aura » pour le vainqueur de cette drôle d’édition ?

On peut aussi s’interroger sur le filtrage des spectateurs dans les cols. Les foules seront manifestement réduites. En sera-t-il de même pour l’ambiance ? L’émotion ? Les bords de route seront-ils clairsemés lors du passage des coureurs ?

« La communion ne sera certainement pas la même », reconnaît Fabrice, fan de cyclisme dans la soixantaine, venu assister au départ de la course. « Les fans, ça donne un petit quelque chose de plus aux coureurs. Et là, ils ne l’auront pas. »

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Fabrice, fan de cyclisme.

Certains ont émis l’hypothèse que le Tour pourrait s’arrêter avant son arrivée à Paris, au cas où la crise sanitaire s’aggraverait en France, où l’on assiste actuellement à un rebond de l’épidémie.

Mais le ministre des Sports (et de l’Éducation), Jean-Michel Blanquer, a confirmé vendredi à Nice que la probabilité que cela se produise était « très faible », bien que cela ne soit pas exclu.

« Ce genre de chose peut arriver, a-t-il admis, mais, bien sûr, j’espère que ça ne va pas se passer et je pense que ça ne va pas se passer parce qu’il y a vraiment un travail extraordinaire qui a été fait par les organisateurs du Tour. »

On met son masque et on croise les doigts.