Il y a quelques semaines, fidèle à ses habitudes, le jeune Charles Waddell, fils de l’ancien coureur cycliste Ivan Waddell, a assisté aux Grands Prix cyclistes de Québec et de Montréal, où il a pu côtoyer ses idoles, dont le Québécois Antoine Duchesne. Mais cette année, sa présence tenait du miracle après que sa vie eut brusquement basculé au début de l’été. Un récit de Simon Drouin.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

L’accident

Le 19 juin dernier, la Ville de Québec a installé un radar portable dans la rue Marie-Victorin, à Sillery, pour inciter les automobilistes à ralentir.

En cette première journée des vacances d’été, Charles Waddell s’est amusé à tester le nouvel appareil sur son vélo de route. En se retournant vers deux amis pour s’enquérir de sa vitesse, il n’a pas vu une grosse camionnette stationnée en bordure de la rue. Il était en sandales et ne portait pas de casque. Selon les témoignages recueillis par la police, il roulait entre 35 et 40 km/h.

PHOTO STEVE JOLICŒUR, COLLABORATION SPÉCIALE

Le lieu où s’est produit l’accident de Charles Waddell dans la rue Marie-Victorin, à Sillery.

Ivan Waddell était en pleine heure d’affluence à sa microbrasserie Archibald de Sainte-Foy quand son téléphone a sonné à 12 h 10. L’afficheur indiquait un appel de Charles. Un ami de son fils était plutôt au bout du fil. Il le sommait de revenir chez lui au plus vite : « Charles a eu un gros accident, les ambulances sont là. »

Il a tout laissé en plan pour sauter dans sa voiture. « J’ai sacré mon camp du restaurant, j’ai roulé sur Duplessis à une vitesse folle, sans savoir ce qui m’attendait. »

En route vers sa résidence, il a rappelé le numéro de son fils. L’ami lui a passé un policier. « Charles est toujours là ? Est-ce que l’automobile qui l’a frappé est toujours là ? Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça. »

En tournant le coin, Waddell a vu que sa rue était bloquée par sept ou huit véhicules de police. Il s’est identifié comme le père de l’enfant blessé et il est sorti de son auto pour courir jusqu’à l’ambulance. Charles s’y trouvait déjà, « branché de partout ».

Des passants l’avaient rapidement secouru, dont une infirmière du voisinage. Inconscient, il respirait difficilement. Ses yeux étaient injectés de sang. Son avant-bras droit était lacéré jusqu’aux muscles.

Son vélo était encastré sous le pare-chocs arrière d’une grosse camionnette. Il tenait debout, comme sur un support, sans dommages apparents. Par réflexe, Ivan a tenté de l’extirper. Il en a été incapable. Des policiers lui ont dit de ne pas y toucher.

Charles était dans un état critique à son arrivée à l’hôpital de l’Enfant-Jésus, le centre de traumatologie de Québec. Accompagné par un policier, Ivan Waddell s’est fait dire à son arrivée qu’il ne pouvait pas voir son fils.

Je ne pouvais pas accéder à la salle. J’étais de l’autre côté des portes, assis sur une chaise, et je capotais ben raide.

Ivan Waddell

Le père était en pleurs quand Caroline Houde, sa femme et la mère de Charles, est arrivée à l’hôpital. Elle pensait que son garçon n’avait pas survécu. « La première heure et demie, ça a paru vraiment long, raconte Ivan. On n’a pas eu de nouvelles. »

Finalement, un des urgentologues a reconnu l’ex-cycliste qui a représenté le Canada aux Jeux olympiques de 1988 et 1992. Premières nouvelles rassurantes : intubé et plongé dans un coma, Charles avait subi un traumatisme craniocérébral modéré à sévère. Mais l’épanchement sanguin était confiné à trois zones à l’avant de la tête et ne nécessitait donc pas d’opération.

Les heures suivantes ont été angoissantes. Le téléphone d’Ivan résonnait sans cesse : « On pense à vous, on est avec vous… » Il n’avait pourtant partagé la nouvelle qu’avec sa femme. Il a vu peu après qu’elle faisait déjà la manchette à TVA et à Radio-Canada. La victime était le fils d’un « grand cycliste » à la retraite. Son entourage élargi avait fait le lien.

La veille de l’accident, Charles avait terminé sa 2e secondaire au Séminaire des Pères Maristes. À sa première journée de congé, son été prenait une autre tangente. Un combat l’attendait.

Patience et espoir

L’accident de Charles Waddell est survenu le jour de la première étape du Tour de Beauce, course remportée par son père en 1987. Ivan y est resté très attaché, tissant de forts liens avec l’organisation.

De passage à Québec pour la quatrième étape, l’animateur Louis Bertrand, un ami de la famille, a apporté des maillots autographiés par des coureurs. Sur une photo partagée par son père, on voit Charles qui dort dans son lit aux soins intensifs, entouré des maillots au-dessus de sa tête.

PHOTO FOURNIE PAR IVAN WADDELL

Charles Waddell à l’hôpital peu après l’accident. Avec les maillots signés du Tour de Beauce.

La veille, après 48 heures dans le coma, il avait été extubé avec succès. Il ne parlait pas, ne mangeait pas et gardait les yeux fermés. Victime d’une fracture de la cinquième vertèbre dorsale, il avait évité la paralysie de justesse. Il passait son temps à dormir. Ses parents le veillaient jour et nuit.

L’intensiviste a dit : “On ne peut pas savoir quand il va marcher ni quand il va parler. Il n’y a pas de réponse à cette question. Vous allez devoir faire preuve de patience et d’espoir.” Ça m’est resté en tête : patience et espoir, patience et espoir…

Ivan Waddell

L’alimentation a été l’une des premières préoccupations. Devant les refus répétés de Charles, le père est parti faire le plein au dépanneur. « Je lui ai ramené des jujubes, de la sloche, des crottes de fromage. Finalement, les jujubes sont rentrés. »

Après quatre jours aux soins intensifs de l’Enfant-Jésus, il a été transféré au Centre hospitalier universitaire de Québec. Une semaine plus tard, il a prononcé ses premiers mots quand l’homme d’affaires Louis Garneau, un ami, lui a montré des photos de son chat qu’il avait fait agrandir.

« Chat sauvage, Gaya », a dit Charles, membre du club cycliste Garneau Espoirs. C’est le surnom et le nom de sa chatte, une rouquine un peu tannante à qui il est très attaché. Dans la chambre, tout le monde a pleuré.

L’éveil

Dix jours après son accident, Charles Waddell a poursuivi sa convalescence à l’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec (IRDPQ). Le regard vide, il ne parlait toujours pas. Pour le stimuler, les spécialistes ont conseillé de coller des photos au mur.

PHOTO FOURNIE PAR IVAN WADDELL

Des photos de famille collées sur la porte de la chambre où Charles était hospitalisé

Ses parents ont sélectionné des photos de famille, d’anniversaire, de voyages, de ski alpin.

Et des photos de vélo. Charles en a des tonnes. Depuis huit ans, il n’a pas raté une visite des meilleurs cyclistes au monde, dans le cadre du Grand Prix de Québec. Son père ne prend même plus la peine de lui demander ce qu’il souhaite pour Noël : un laissez-passer VIP pour assister à la course.

Avec les années, il a réussi à poser avec toutes ses idoles : son favori Peter Sagan, dans son maillot irisé de champion mondial, sur la ligne de départ avec le médaillé d’or olympique Greg Van Avermaet et le Québécois Antoine Duchesne, devenu presque un ami, et l’Australien Michael Matthews.

PHOTO FOURNIE PAR IVAN WADDELL

Charles Waddell et son idole, Peter Sagan

Le 30 juin, Ivan Waddell rappelait le contexte de chacune des photos à un ami venu lui rendre visite. Quand il est tombé sur celle de Matthews, Charles l’a interrompu depuis son lit : « C’était un des prétendants, mais personne ne l’attendait, ne le considérait. C’est lui qui a gagné les deux Grands Prix. »

Comme ça, sans crier gare, il venait de formuler ses premières phrases depuis l’accident. Interloqué, Ivan s’est retourné : « Pardon ? » Et il a pointé les autres : « Lui, c’est qui ? Voyons papa, Peter Sagan, triple champion mondial. Et lui ? Greg Van Avermaet, champion olympique… »

PHOTO FOURNIE PAR IVAN WADDELL

Charles Waddell en compagnie de Greg Van Avermaet

Il a fait lever son fils pour le conduire vers sa mère et sa grand-mère, qui attendaient dans une salle au bout du corridor. L’adolescent les a identifiées, comme si cela relevait de l’évidence. « Là, tout le monde a braillé… »

Accélération des traitements

La fin de ce que les médecins appellent l’amnésie post-traumatique était le signal de départ pour l’accélération des traitements. Entouré d’une équipe de six spécialistes dévoués de l’IRDPQ, Charles a dû tout réapprendre : marcher, se laver, se brosser les dents, lancer un ballon.

PHOTO FOURNIE PAR IVAN WADDELL

Charles Waddell lors d’un exercice de rééducation. « Cette fois-là, je n’ai pas lancé le ballon », a-t-il dit.

La première fois qu’il a eu une fourchette en main, il l’a déposée et a laissé choir son visage dans l’assiette. Ses fonctions visuospatiales, sa concentration et la vitesse de traitement de l’information étaient particulièrement affectées.

« La comparaison est boiteuse, mais c’est comme le reset complet d’un ordinateur », expose Ivan.

Après trois semaines, Charles a pu rentrer chez lui pour une première nuit. Deux semaines plus tard, il a obtenu son congé. En théorie, il aurait dû poursuivre ses traitements pendant tout l’été et une partie de l’automne.

« Après même pas une semaine, ils m’ont laissé aller parce que j’avais déjà dépassé tous les objectifs, souligne Charles avec fierté. Il n’y avait plus rien à travailler. »

À la rentrée, il a repris l’école comme tous ses amis. L’idée était de lui offrir un horaire allégé. Pour l’instant, il n’en a pas eu besoin.

Le soccer et le basketball lui sont interdits, mais il pourra refaire du ski alpin l’hiver prochain. Récemment, il a fait une sortie à vélo de 20 kilomètres sur les plaines d’Abraham. Dans sa roue, son père était à l’affût du moindre trou.

« Le neurologue dit qu’en 25 ans de pratique, il n’a jamais vu un enfant se remettre comme ça, relate Ivan Waddell. C’est spectaculaire. Il considère qu’il s’est remis presque à 100 %. »

Déjà hâte à l’an prochain

Le 13 septembre, Charles Waddell était donc sur place pour suivre son idole Peter Sagan au Grand Prix de Québec. Il avait même un maillot exclusif à lui faire autographier, un modèle 2020 que lui avait remis Marc-André Daigle, représentant du fabricant Sportful. Le Slovaque y est représenté en personnage de bande dessinée à plusieurs moments de sa carrière.

PHOTO FOURNIE PAR IVAN WADDELL

Charles Waddell avec un chandail à l’effigie de son idole, Peter Sagan

Le jeune homme a dû patienter avant de parvenir à son but. Il était occupé quand Sagan, deuxième de l’épreuve derrière Michael Matthews, est descendu du podium. L’émission C’est encore mieux l’après-midi, d’ICI Radio-Canada Québec, l’avait sollicité pour livrer son analyse de la course à chaud. Il s’est exécuté au téléphone avec l’aplomb d’un journaliste d’expérience, tandis que son père, assis en studio, l’écoutait avec un sourire. 

Grâce à une amie bienveillante, Charles a retrouvé Sagan au contrôle antidopage au Château Laurier. Un peu surpris par ce maillot qu’il n’avait encore jamais vu, le cycliste ne s’est pas fait prier pour y poser sa griffe.

En cette année bien spéciale, la famille Waddell a décidé de prolonger le plaisir et d’assister sur place au GP de Montréal, disputé deux jours plus tard.

Tandis que Charles repérait Sagan au milieu du peloton, Ivan nous a raconté son histoire. Avec le souhait de rappeler cette leçon bien simple : le port du casque à vélo est essentiel, même pour une simple balade au coin de la rue. « Ce n’est pas parce qu’on n’est pas en cuissard et en souliers à clip qu’on ne met pas son casque. »

Les parents s’estiment très chanceux dans les circonstances, soulignant l’aide et les soins exceptionnels reçus par leur fils. Charles, lui, a déjà hâte à l’an prochain.