Il y a un peu plus d'un an, Bernie Ecclestone a vendu les parts de sa société familiale, la Bambino Holding, à un fonds d'investissement, CVC Capital. C'est ce fonds qui détient, jusqu'en 2099, les droits commerciaux de la F1. «Mr. E», aujourd'hui, n'est plus que leur exécutant, mais cela n'entame en rien son pouvoir. Sur les Grands Prix de F1, ils sont deux à faire la pluie et le beau temps: Dieu et lui. Mais personne ne sait dans quel ordre

Luc Domenjoz COLLABORATION SPéCIALE

Il y a un peu plus d'un an, Bernie Ecclestone a vendu les parts de sa société familiale, la Bambino Holding, à un fonds d'investissement, CVC Capital. C'est ce fonds qui détient, jusqu'en 2099, les droits commerciaux de la F1. «Mr. E», aujourd'hui, n'est plus que leur exécutant, mais cela n'entame en rien son pouvoir. Sur les Grands Prix de F1, ils sont deux à faire la pluie et le beau temps: Dieu et lui. Mais personne ne sait dans quel ordre

Q Vous avez vendu toutes vos parts dans la société qui contrôle les droits commerciaux de la F1. Aujourd'hui, vous semblez décidé à augmenter nettement le nombre de Grands Prix par an. Dans quel but? Pour augmenter les bénéfices pour vos investisseurs?

R Ah! non, ce n'est pas l'idée de base. On souhaite juste que le championnat soit plus intéressant, plus international. Qu'il devienne un vrai championnat du monde.

Q La Formule 1 a beaucoup changé au cours des 30 dernières années. Tous les pilotes et patrons d'écurie sont désormais devenus millionnaires... Et l'ambiance n'est plus ce qu'elle était.

R C'est vrai que l'ambiance a beaucoup changé avec le temps. Le paddock est moins sympa, il y avait plus de filles à l'époque... C'était décontracté. Mais je n'y peux rien, c'est juste l'évolution normale des choses.

Q Quels sont vos projets pour améliorer encore le spectacle?

R Et vous, que feriez-vous à ma place si vous vouliez améliorer le spectacle?

Q (Totalement pris de court) Mmmh. Faire en sorte qu'il y ait plus de dépassements?

R Mais on n'arrête pas d'essayer! Le problème, vous voyez, c'est que quand j'ai commencé à diriger la F1, j'étais une sorte de dictateur, je faisais comme je voulais. Maintenant, on essaie de la gérer un peu comme une démocratie, et ce n'est pas facile. Il faut convaincre tout le monde, et cela prend beaucoup plus de temps pour réaliser des choses qui sont pourtant évidentes et qu'on finit par faire. Nous avons encore de nombreuses idées pour améliorer le show.

Q Il semble que ce soit la mode des circuits urbains. Les projets de Singapour, de Valence ou d'Abou Dhabi semblent aller à l'encontre de la volonté de sécurité de la Fédération. Les tracés en ville ont nettement moins de dégagements que les autres

R Ah oui? On court ici, à Monaco, depuis 65 ans et ce n'est pas si dangereux que ça.

Q Ce n'est pas l'avis des pilotes. Certains d'entre eux disent que les rails de sécurité sont trop proches

R Ceux qui disent cela ne méritent pas de piloter en F1. Ils devraient se chercher un autre boulot!

Q Ces nouveaux projets sont très bien, mais vous semblez ignorer le marché américain.

R (Il réfléchit). Il est vrai que nous arrivons au terme du contrat d'Indianapolis cette année. On verra bien ce qui se passera. Mais les Américains ne fonctionnent pas comme le reste du monde. Là-bas, il n'y a pas d'aide du gouvernement ou des villes. Il faut que le Grand Prix soit entièrement financé par des sociétés privées, qui veulent toutes la garantie qu'elles ne vont pas perdre d'argent. Elles ne veulent prendre aucun risque, c'est étrange. Les Américains entreprennent de grandes choses, mais pas pour la F1. Je ne parviens pas à comprendre comment ils fonctionnent, ou comment est organisé leur système de droits télévisés. Tout ça me sort par les oreilles.

Q Et le Canada? Tout le monde sait que les installations du circuit Gilles-Villeneuve commencent à dater un peu

R J'espère honnêtement que la Ville de Montréal va prendre à coeur de moderniser son circuit par petites touches. Quand j'étais l'organisateur de cette course, j'ai fait construire les stands actuels, au bout du bassin d'aviron. Quand était-ce, déjà? Je ne m'en souviens plus très bien, mais ça doit faire une bonne vingtaine d'années. Et depuis, ils ont donné un coup de peinture ici ou là, mais personne ne s'en est réellement occupé. Je pense pourtant que ce circuit représente une sorte de «carte de visite» pour le Canada, ou au moins pour la Ville de Montréal. Ils devraient y réfléchir et faire quelque chose parce que, pendant le Grand Prix, ce bâtiment des stands symbolise leur pays pour des centaines de millions de téléspectateurs dans le monde

Q Et si Montréal ne fait rien? Est-ce que l'avenir du Grand Prix pourrait être menacé, comme celui du Grand Prix de France?

R Le problème, vous voyez, c'est que je parcours le monde pour rencontrer les candidats à l'organisation de nouveaux Grands Prix. Je sors des photos, des plans, je leur montre les circuits de Shanghai ou de Bahreïn, et je leur dis: «Voilà ce que nous voulons, voilà ce que vous devez faire.» Et eux me répondent: «Oui, mais regardez le Canada!» ou encore: «Et Silverstone, alors?» Et ils ont raison, je ne sais plus quoi dire! Ces circuits donnent le mauvais exemple.

Q Alors, c'est fichu pour Montréal?

R Bon, pas de précipitation. J'y serai dans quelques jours, je vais en discuter. Il y a la place à Montréal, il y a de quoi faire quelque chose de bien

Q Les écuries, pour leurs commanditaires, ont besoin du marché nord-américain. N'ont-elles pas un certain poids dans la décision d'aller sur tel ou tel circuit?

R Non. Les écuries n'y peuvent rien. C'est moi qui décide. Seul.

Q Parlons un peu de vous. Normalement, les gens n'ont pas d'amis en Formule 1. Il semble pourtant que vous vous entendiez bien avec Flavio Briatore (le patron de l'écurie Renault, ndlr). Ici, à Monaco, vous passez beaucoup de temps sur son yacht. Qu'est-ce que deux milliardaires comme vous peuvent bien se raconter?

R (Il rit). Bof, on parle de tout et de rien, comme tout le monde. Rien de spécial. Au temps où l'écurie appartenait à la famille Benetton, elle a failli arrêter la F1, parce qu'elle n'avait personne pour diriger l'équipe. Puis les Benetton ont pensé à ce type, à New York, qui gérait leurs affaires aux États-Unis. Ils m'ont demandé de l'aider à ses débuts en F1. Et on est restés bons amis depuis.

Q Vous avez 76 ans. Dans le paddock, chacun se demande ce qui arrivera lorsque vous ne serez plus là

R Personne ne prendra ma place. J'imagine que mes responsabilités seront divisées entre plusieurs sociétés, et donc plusieurs dirigeants. Et ils feront peut-être mieux que moi.