Il y a dix ans, l’équipe masculine de soccer du Canada était classée 122e au monde selon la FIFA. C’est le rang qu’occupe aujourd’hui la Sierra Leone, l’un des pays les plus pauvres de la planète. Mardi, le Canada s’est incliné 2-0 en demi-finale de la Copa América devant la sélection qui trône en tête du classement mondial, l’Argentine.

L’Albiceleste, championne en titre de la compétition et championne du monde, n’a jamais été inquiétée par l’équipe Cendrillon du tournoi. Les coéquipiers du « Messi des Maritimes », Jacob Shaffelburg – l’une des révélations canadiennes de la compétition –, n’ont pas fait le poids contre ceux du Messi-pas-des-Maritimes.

Des erreurs de concentration, quelques occasions gaspillées et surtout le décalage dans la qualité des effectifs ont fait la différence. Quand une équipe peut se permettre de laisser sur le banc pour l’essentiel du match le meilleur buteur en Serie A italienne (Lautaro Martínez), c’est qu’elle n’a pas de problèmes de confiance ni de profondeur.

« Il faudra élargir notre bassin de joueurs », a déclaré après le match le sélectionneur de l’équipe du Canada (et premier entraîneur de l’histoire de l’Impact de Montréal en MLS), Jesse Marsch, en précisant que ses hommes avaient été « rattrapés par la fatigue ».

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Jesse Marsch

Seulement 18 joueurs canadiens ont été utilisés pendant les cinq matchs du Canada en Copa América, et certains très peu. Mathieu Choinière, inépuisable poumon du CF Montréal, a profité d’une courte présence face à l’Argentine pour s’imposer au milieu de terrain et impressionner le nouveau sélectionneur, en poste depuis seulement deux mois.

S’il y a un joueur qui a fait forte impression mardi, c’est l’ancien coéquipier montréalais de Choinière Ismaël Koné. Le début du tournoi de Koné a été laborieux. Face à l’Argentine au premier tour (défaite de 2-0), puis contre le Pérou, malgré la victoire de 1-0, il n’a été que l’ombre de lui-même, multipliant les erreurs. Peut-être était-il préoccupé par son transfert imminent à l’Olympique de Marseille.

Jesse Marsch l’a remplacé, sans surprise, par le vétéran Jonathan Osorio pour les matchs suivants, fouettant sans doute l’orgueil du jeune Montréalais. Koné, aligné de nouveau face à la bande de Lionel Messi cette semaine, a été impérial. D’un sang-froid remarquable – son pénalty gagnant face au Venezuela en témoignait –, il a distribué des ballons sans complexe, comme s’il affrontait un mardi soir le FC Saint-Hyacinthe.

Il y a quatre ans, Ismaël Koné jouait pour le CS Saint-Laurent, un club (alors) amateur de la région de Montréal. Cette semaine, avant de se joindre au mythique club français, il s’est permis un petit coup de ballon bien placé dans les lombaires de Rodrigo De Paul, maître de la commedia dell’arte (et rouage essentiel de l’Albiceleste), qui lui a valu un carton jaune l’ayant sans doute rendu encore plus sympathique auprès des supporters canadiens.

À l’instar d’Ismaël Koné et de son ancien coéquipier du CS Saint-Laurent Moïse Bombito, que des rumeurs persistantes envoient aussi en Ligue 1, à l’Olympique lyonnais, la progression de l’équipe du Canada est phénoménale. Jamais on n’a retrouvé au sein de l’effectif canadien autant de talent reconnu à l’échelle internationale.

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Moïse Bombito

Il y a cinq ans, Alistair Johnston, qui a fait ses premiers pas au soccer avec Lakeshore, dans l’ouest de l’île de Montréal, jouait dans un club semi-professionnel de l’Ontario, le Vaughan FC. Il a été sacré en mai champion du championnat et de la Coupe d’Écosse avec Celtic.

L’attaquant du LOSC Lille Jonathan David, qui a plutôt peiné pendant cette Copa América malgré son but face au Pérou, a terminé au deuxième rang des buteurs de Ligue 1 la saison dernière, derrière Kylian Mbappé. La saison précédente, il était troisième de ce même palmarès, ce qui devrait lui ouvrir très prochainement la porte des plus grands clubs européens.

En 2017, l’actuel capitaine de la sélection canadienne, Alphonso Davies, avait été, à 16 ans, le meilleur buteur de la Gold Cup, l’équivalent de la Copa América pour l’Amérique du Nord. L’attaquant reconverti en latéral a marqué un but d’anthologie pour le Bayern Munich en mai contre le Real Madrid, où il est possiblement attendu la saison prochaine.

Comme ses jeunes joueurs vedettes, le Canada peut désormais aspirer à jouer dans la cour des grands. En espérant gagner des matchs, ce qu’il n’a pas réussi à faire encore en Coupe du monde. Qu’il remporte ou pas samedi à Charlotte la petite finale de cette Copa América n’y changera rien (l’enjeu n’est pas du tout le même qu’une médaille de bronze aux Jeux olympiques).

Le Canada n’est plus une quantité négligeable dans le football international.

Le succès des Rouges met en lumière ses joueurs, qui en retour redorent le blason de l’équipe du Canada, lui permettant de recruter certains jeunes espoirs qui jusqu’à récemment lui préféraient une autre nationalité sportive. Stephen Eustáquio, milieu de terrain du FC Porto, a joué pour la sélection U21 du Portugal avant de se laisser convaincre par son Canada natal, qu’il a quitté à 6 ans.

Dans le dernier mois, le Canada a fait match nul contre la France en match amical, puis a battu le Pérou et le Venezuela en route vers la demi-finale de sa première Copa América. Personne n’aurait parié là-dessus en novembre dernier, lorsque le Canada a été éliminé à Toronto de la Ligue des nations de la CONCACAF par la Jamaïque, qu’il menait 3-1 avec moins d’une demi-heure à jouer.

Le Canada, je le répète, revient de loin. Comme son gardien Maxime Crépeau, qui s’est fracturé une jambe avant la Coupe du monde de 2022 au Qatar, qu’il a ratée. Ses performances du dernier mois en font un titulaire indiscutable pour le prochain Mondial.

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Maxime Crépeau

Avant la dernière Coupe du monde, notre équipe nationale n’avait pas disputé la ronde finale de qualification de la CONCACAF depuis 1997. Aujourd’hui, le Mexique et les États-Unis, éliminés en première ronde de la Copa América, nous envient. C’est le monde à l’envers.

En prévision du prochain Mondial, qui aura lieu ici même en Amérique du Nord dans deux ans, le parcours inespéré du Canada en Copa América a une valeur inestimable. Il rejaillit sur tout le soccer canadien. On ne mesure pas son importance pour le développement de la prochaine génération de joueurs au pays.

Je regardais en début de semaine un match de la Première Ligue canadienne de soccer entre le Cavalry de Calgary et le Valour FC de Winnipeg et je pensais à certains jeunes joueurs qui peuvent désormais se permettre de rêver à l’Europe en plus d’une sélection en équipe nationale.

La semaine prochaine, lorsque le classement de la FIFA sera mis à jour, le Canada aura non seulement grimpé de quelques rangs (il est actuellement 48e), il se sera forgé une nouvelle réputation.