Toute la fin de semaine, j’ai pensé à Guy Lafleur. À cet amour qui a déferlé depuis vendredi, à tout cet amour qui était retenu par pudeur collective, depuis qu’on le savait malade, depuis qu’on savait bien sans se l’avouer que ce cancer ne pouvait pas bien finir.

Publié le 25 avril

Oui, oui, bien sûr, les exploits sportifs : la garnotte, la vitesse des belles années, le sens du dramatique comme ce fameux but qui égalisait le score contre un Gilles Gilbert crucifié, le but qui a ouvert la voie à une quatrième Coupe consécutive…

Mais depuis vendredi, ce n’est pas le sportif que j’ai en tête, c’est l’homme, ce sont les milliers d’anecdotes témoignant de la générosité de Guy Lafleur que j’ai en tête et qui me scient les jambes.

On n’imagine pas ce que c’était que d’être Guy Lafleur, dans les années 1970, dans les années 1980. Pensez à Jésus qui déambule dans un congrès de chrétiens. C’était ça, Guy Lafleur, un Dieu parmi les hommes, à une époque où le Canadien était la religion unificatrice de la Nation.

Il aurait pu être chiant à force de se faire déranger, à force de se faire apostropher, à force de se faire demander des autographes et des photos, partout où il allait, partout où il était. Pourtant, non. On cherche encore le chrétien qui aurait subi l’impatience de Lafleur, dans le civil.

Une anecdote, parmi mille. C’est Bertrand Raymond, ancien chroniqueur du Journal de Montréal, qui me l’a racontée en ondes, l’autre jour. Un homme appelle Bert, lui demande si ce serait possible que Guy Lafleur se déplace à Gatineau pour aller voir son frère mourant dont l’ultime volonté était de rencontrer Flower…

Le scribe a soumis la demande à la légende, qui a répondu : « Ben oui, je vais y aller, ça va me faire faire un tour d’hélicoptère… »

Le jour dit, tempête de neige, l’hélico du numéro 10 ne pouvait évidemment pas voler.

Dixit Bertrand Raymond : « D’autres auraient annulé… »

Pas Guy Lafleur.

Il est allé à Gatineau en char par un jour de tempête de neige saluer un inconnu qui voulait rencontrer son dieu vivant. Le gars a dû être surpris de rencontrer un homme en chair et en os, un type généreux qui savait la chance d’être aimé et qui le rendait comme il le pouvait, sans rechigner, bien conscient de ce qu’il faisait résonner dans le cœur de ses fidèles.

Dimanche, au Centre Bell, Boston affrontait le Canadien. Les méchants Bruins. Ces Bruins que Lafleur a terrassés si souvent, ces Bruins qui avaient menacé, quelque part dans les années 1970, de lui arracher la tête…

Le numéro 10 les avait décapités à lui seul, trop fort, trop vite, trop habile.

Les Bruins en ville, premiers visiteurs après la mort du Démon blond. Ça ne s’invente pas.

Avant le match, évidemment, cérémonie en hommage à Guy Lafleur. Et les fidèles ont fait ce qu’ils faisaient quand il brûlait la glace, quand nous étions grands avec lui, quand on gagnait avec lui…

Les fidèles ont applaudi.

Pendant dix minutes.

Dix minutes d’applaudissements, pensez-y : c’est long, longtemps.

L’annonceur maison Michel Lacroix a bien tenté de ramener un peu de discipline, pour procéder, rien n’y fit. Et peut-être que M. Lacroix savait que les fidèles devaient aller au bout de leur amour.

On a fait défiler des photos de Guy Lafleur sur la musique de Ginette Reno. D’une légende à l’autre, en quelque sorte.

La chanson de Ginette pour nous faire brailler : L’essentiel. Oui, oui, bien sûr, je sais, il y a ce passage-refrain, « L’essentiel, c’est d’être aimé… 

Mais ce n’est pas le passage qui colle le plus à Lafleur, non, non, je parle d’un autre bout, et pas celui sur la célébrité, je parle de ce bout-là, si à propos qu’on le penserait écrit pour les circonstances : « C’est inspirer à l’autre un sentiment si fort qu’il pourrait survivre au-delà de la mort, c’est d’être aimé encore et toujours… »

Les exploits sportifs de Guy Lafleur n’expliquent pas à eux seuls l’amour si fort que les Québécois portent à celui qui vient de mourir. On a eu 50 ans pour comprendre que derrière le héros en patins, derrière le scoreur, se cachait un gars ben ordinaire, resté humble là où d’autres – avec le dixième de sa notoriété – deviennent d’imbuvables caricatures de tatas incapables de gérer leur célébrité…

J’ai toujours eu conscience que Guy Lafleur existait. Je suis né dans la religion du Canadien et quand j’ai eu conscience du monde, vers 4-5 ans, j’ai eu conscience que le Canadien de Montréal était immense dans la vie des gens, j’ai toujours su que Guy Lafleur était comme Dieu : partout.

Et là, Guy Lafleur est mort. J’ai peine à écrire ces mots. Car depuis que j’ai conscience du monde, Guy Lafleur existe. Guy Lafleur est mort, et pourtant, il est immortel, aimé encore et toujours. Pour ce qu’il était comme homme autant – peut-être plus – que pour ce qu’il fut comme numéro 10 des 70 glorieuses.