Publié le 22 avril

Le plus fin, le moins fucké par la gloire, c’est Guy Lafleur.

Pierre Foglia (La Presse, 1988)

Guy Lafleur aimait les gens. Les gens aimaient Guy Lafleur.

Oui, parce qu’il a aidé le Canadien à remporter cinq Coupes Stanley. Mais surtout, parce qu’il nous ressemblait. Contrairement aux hockeyeurs modernes, souvent isolés dans une autre stratosphère, Guy Lafleur respirait le même air que nous. Il mangeait chez Mikes. Il perdait ses cheveux. Il vantait les petits yogourts Yoplait. Il fumait des cigarettes entre les périodes.

Il était accessible.

Tellement que presque tous les gens de plus de 40 ans que je connais l’ont croisé au moins une fois. Dans un aréna. Dans un restaurant. Dans un centre commercial. Dans une station-service. Dans un évènement corporatif. Dans mes boîtes de souvenirs, j’ai retrouvé une demi-douzaine de ses autographes, recueillis dans un match de balle-molle, dans un lancement de livre, dans une exposition de cartes sportives...

Son biographe, Georges-Hébert Germain, avait bien décrit cette relation fusionnelle entre Guy Lafleur et le peuple québécois. « Une chose qui m’a beaucoup fasciné chez Guy Lafleur, écrivait-il, c’est qu’il n’est jamais seul. Où qu’il aille, il y a toujours quelqu’un pour s’approcher de lui, admiratif, familier, possessif, “salut, mon Ti-Guy”, et pour s’asseoir avec lui ou lui emboîter le pas. Lafleur, c’est un aimant. »

Guy Lafleur possédait aussi du magnétisme sur la patinoire. Il était le pôle d’attraction, autour duquel gravitaient les autres. Ses coéquipiers, qui cherchaient à lui refiler la rondelle. Ses adversaires, qui tentaient de l’arrêter. Lorsque ces derniers échouaient, ils s’accrochaient à lui. Ou ils voulaient lui casser la gueule, comme Mike Milbury et John Wensink, des Bruins de Boston.

« Lafleur est mieux d’avoir des yeux derrière sa tête, parce que je vais lui couper les oreilles », l’avait menacé Wensink.

Heureusement, Lafleur avait bel et bien des yeux tout le tour de la tête. Un front de bœuf. Des mains magiques. Un tir foudroyant. Et un coup de patin extraordinaire. Ses superpouvoirs l’ont mené au sommet de son sport. Même Don Cherry, l’entraîneur-chef des Bruins, estimait à la fin des années 1970 que Lafleur était « le meilleur joueur de hockey au monde. Point barre ». Les statistiques le prouvaient :

  • six saisons consécutives de plus de 50 buts ;
  • six saisons consécutives de plus de 119 points ;
  • six sélections de suite au sein de la première équipe d’étoiles ;
  • trois championnats des marqueurs ;
  • de 1974 à 1980, des différentiels de + 53, + 67, + 89, + 73, + 55, + 40 !

Guy Lafleur était un superhéros. Mais il avait aussi des zones d’ombre. Des vices. Des travers qui le rendaient humain. Comme nous.

Pendant longtemps, il a mené sa vie à 220 km/h. Littéralement. Un soir, pour aller rejoindre son amoureuse Lise, il a fait la route Montréal-Québec en une heure et demie. Quelques années plus tard, il a insisté pour conduire après une soirée arrosée. Il s’est endormi au volant, sur l’autoroute 20. Sa voiture a percuté une poutre. Il est resté quatre jours à l’hôpital. Il a ensuite subi un procès pour braconnage, qu’il a remporté. Après sa carrière, il a été arrêté et accusé pour avoir offert des témoignages contradictoires dans une cause criminelle impliquant son fils.

Ses erreurs de parcours n’ont pas été retenues contre lui. Au contraire. Ses imperfections semblent même l’avoir rapproché du public, remarquait Réjean Tremblay dans ces pages, il y a près de 30 ans.

« Le faible aimait sa faiblesse quand c’était la faiblesse de Ti-Guy. Le perdant aimait sa défaite quand c’était la défaite de Lafleur. Le naïf aimait sa naïveté quand c’était la naïveté de Flower. Le pécheur aimait ses péchés quand c’était les péchés du Démon blond. »

Cette humanité et cette authenticité ont été soulignées par tous ceux qui l’ont côtoyé. En 1988, mon collègue Pierre Foglia est allé le rejoindre à New York pour documenter son retour au jeu, avec les Rangers – la phrase qui chapeaute ce texte est d’ailleurs tirée de ce reportage. « Vous en voulez des superlatifs ?, écrivait-il. En v’là qui ne me forcent pas une seconde : le plus gentil, le plus charmant, le plus simple, le plus fin, c’est lui. »

Deux ans plus tard, à l’occasion du dernier match de Lafleur au Forum, Foglia ajoutait : « Quand on se promène avec Guy Lafleur, sa statue de héros national ne nous suit pas, pas à pas. L’homme est sans majuscules, ni auréole, ni génie particulier. Un citoyen modeste, comme vous et moi. »

C’est l’image que je retiens de Guy Lafleur. Celle du voisin superhéros. Un athlète fier, talentueux, qui aurait pu vivre seul sur son nuage, mais qui est resté terre-à-terre. Un homme chaleureux. À l’écoute des autres, mais aussi de lui-même. Ce qui – on s’entend – n’a jamais été précisément la norme dans le milieu du hockey.

Sauf erreur, il est d’ailleurs le seul joueur du Canadien dont un poème a été publié dans les pages artistiques de La Presse. C’était en 1971. Au tout début de sa carrière. Un court texte sur l’amitié, la modestie et la générosité. Trois valeurs qui auront définitivement marqué son parcours.

« Un peu de joie apportée
Aux autres cause plus de satisfaction
Que bien des présents reçus
Pardonne à la maison indiscrète
Qui durant ton absence
Est venue feuilleter ce cahier
Ce n’est pas pour y écrire
Un poème, coquette
Mais simplement pour y laisser
La marque d’un souvenir... »