Ou comment une athlète de haut niveau a dû « renverser le cours des choses »

Publié le 19 février

(Pékin) Deux jours avant de gagner la médaille d’or à la poursuite par équipes, Ivanie Blondin était enfermée dans sa chambre et ne voulait parler à personne. Elle s’était plantée au 3000 m (14e), puis au 1500 m (13e), et comme elle visait une médaille, elle se trouvait nulle.

« Je voulais juste rentrer chez moi », nous a-t-elle dit carrément, samedi, après avoir remporté sa deuxième médaille, d’argent celle-là, au « départ groupé ».

Difficile de croire que la femme rayonnante, qui s’est présentée devant nous tout sourire, était en boule dans sa chambre il y a tout juste une semaine.

« Dans ce temps-là, j’ai l’impression d’avoir tout échoué, et je dois me retirer. Pleurer beaucoup.

— Tu fais quoi ?

— Je parle à mon mari, aux amis… Je mets mon cerveau à off en écoutant Emily à Paris, sur Netflix… »

Faut croire que la réinitialisation cérébrale a fonctionné. L’or à la poursuite par équipes, la semaine dernière, était une sorte de triomphe d’équipe. Mais l’argent, samedi, c’est elle et elle seule qui est allée le chercher.

Ivanie Blondin n’en fait pas mystère : elle a souvent fréquenté les recoins noirs de l’âme. Je me souviens l’avoir vue à PyeongChang, course après course, 6e, 5e, 4e… Toujours si proche, jamais rendue, fâchée. Déception sur déception, elle se présentait en zone mixte le visage de plus en plus fermé, le regard triste.

Elle a sombré dans une longue dépression après ces Jeux. Dégoûtée, ou effrayée même, à l’idée de simplement retourner à l’anneau de vitesse pour s’entraîner. Ce lieu qui est pourtant sa deuxième, sinon sa première maison depuis qu’elle est adulte. Elle s’y est remise. Et a atteint le plus haut niveau à nouveau.

À 31 ans, ces troisièmes Jeux seraient les bons…

Et voilà que les premières courses la ramenaient encore plus bas.

Les entraîneurs ont dit qu’elle ne ferait pas le 5000 m, afin de se reposer pour la poursuite. C’était un peu vrai. Mais manifestement, elle n’était pas dans un état mental favorable.

Comment revirer son état d’esprit aussi vite entre deux courses ?

« Je suis programmée comme ça, dure envers moi-même, mais prête au combat… »

Alors, contrairement à PyeongChang, cette fois, elle a pu briser la spirale.

« Juste à parler avec les athlètes des autres sports, d’autres pays, tu réalises à quel point tu es chanceuse d’être ici. Je faisais un FaceTime avec mon frère policier au Nouveau-Brunswick, qui s’en allait faire une arrestation. Mettons que ça met les choses en perspective.

« J’ai appris depuis 2018 qu’on peut renverser le cours des choses, quand ça va mal. J’ai tellement de gratitude. »

Enfin, bref, elle est sortie de la noirceur, ou des teintes de bleu, pour aller chercher l’or avec Isabelle Weidemann et Valérie Maltais, la semaine dernière. Et une semaine plus tard, elle s’alignait donc beaucoup plus sereine dans ce qui demeure son épreuve préférée : le « départ groupé », présenté aux Jeux pour la deuxième fois seulement.

Cette course de 16 patineuses est souvent comparée au courte piste, puisque les athlètes se touchent parfois les épaules et qu’il y a des chutes. Mais ça ressemble plus à une course de vélo, avec ses échappées rapidement rattrapées, ce peloton qui s’économise et attend le moment pour éclater, ces mouvements de vitesse subits…

En demi-finale, Blondin a voulu farie passer le message : je suis ici pour gagner, mesdames. Même si elle était assurée de passer avec des points de sprint, elle est allée prendre la première place. Pourquoi dépenser tellement d’énergie ? « Je suis compétitive… C’était pour me prouver un peu », a-t-elle dit, comme contente d’avoir fait un mauvais coup.

En finale, elle a bien géré sa course dans le peloton pendant que Valérie Maltais tentait une échappée – d’abord pour les points de bonification… puis en y croyant presque.

Et sur le dernier tour, Blondin a pris la tête de la course. Légèrement accrochée par la Chinoise (« faut que je revoie la course, il se passe trop de choses pendant ! »), elle a perdu un peu son rythme. « Mais je n’avais pas encore mis le turbo ! », a-t-elle dit en riant.

À la toute fin, une des reines des Jeux, Irene Schouten, est venue la coiffer pour lui prendre l’or. Mais oui, une Néerlandaise, une de celles qui vous diront que les qualifications olympiques aux Pays-Bas sont encore plus difficiles que les compétitions olympiques… C’était sa troisième médaille d’or, en plus d’une de bronze. L’Italienne Francesca Lollobrigida est arrivée troisième.

  • La Néerlandaise Irene Schouten (à gauche) est venue coiffer Ivanie Blondin à la toute fin pour remporter l’or.

    PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

    La Néerlandaise Irene Schouten (à gauche) est venue coiffer Ivanie Blondin à la toute fin pour remporter l’or.

  • La patineuse canadienne termine ses Jeux de Pékin avec deux médailles, ayant décroché l’or à la poursuite par équipes.

    PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

    La patineuse canadienne termine ses Jeux de Pékin avec deux médailles, ayant décroché l’or à la poursuite par équipes.

  • Ivanie Blondin, auprès de son entraîneur, peu après sa deuxième place

    PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

    Ivanie Blondin, auprès de son entraîneur, peu après sa deuxième place

  • Le départ groupé, course de 16 patineuses, est souvent comparé au courte piste, puisque les athlètes se touchent parfois les épaules et qu’il y a des chutes.

    PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

    Le départ groupé, course de 16 patineuses, est souvent comparé au courte piste, puisque les athlètes se touchent parfois les épaules et qu’il y a des chutes.

  • Ivanie Blondin

    PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

    Ivanie Blondin

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La suite ?

« Je vais paqueter mes valises, aller en Norvège, aller aux Pays-Bas. Après, on verra, mais je pense que je n’en ai pas encore fini avec le patinage de vitesse », a dit l’athlète de 31 ans, au sommet de sa forme.

Ça faisait plaisir de la voir en pleine lumière, et je me disais : j’ai pas vu Emily à Paris, mais pour remonter le moral, il y a aussi « Ivanie à Pékin ».

À noter, tristement : la Japonaise Nana Takagi, pourtant une des favorites, a perdu pied en demi-finale et est tombée, exactement dans le même virage que dans la finale perdue contre le Canada en poursuite.

À noter, admirativement : Claudia Pechstein, qui aura 50 ans mardi, a fait la finale et s’est même offert une neuvième place. Cette grande championne qui a entrepris sa carrière olympique en 1994 à Lillehammer a battu en qualification olympique une certaine Victoria Stirnemann, 19 ans. En 1994 et aussi à Nagano, c’est nulle autre que la mère de Stirnemann que Pechstein avait battue pour remporter l’or au 5000 m…