Moins d’un mois après l’affaire Michael Rousseau, qui a rappelé l’importance pour les dirigeants d’entreprise établis au Québec de parler français, Geoff Molson ne manque pas de culot en choisissant un unilingue anglophone pour chapeauter le secteur hockey du Canadien. Le message de l’organisation est clair : aucun francophone ne détient les atouts pour occuper ce poste. Pour le hockey québécois, le recul est majeur.

Publié le 1er déc. 2021

Cet aspect de la nouvelle a suscité la réprobation de certains. Mais on est à des années-lumière de la levée de boucliers survenue en 2011 après la nomination d’un entraîneur-chef (Randy Cunneyworth) incapable de s’exprimer en français. En ce sens, Molson a gagné sa bataille.

La brèche ainsi créée par le président du Canadien ouvre la porte à l’embauche éventuelle d’un entraîneur-chef incapable de s’exprimer en français. Il suffira de nommer un entraîneur associé francophone pour rencontrer les médias et la controverse sera étouffée. Si cette approche est valide dans les bureaux de direction, elle le sera tout autant derrière le banc.

Molson ne l’a pas expliqué ainsi durant son point de presse de lundi, mais les actions sont plus significatives que les paroles. On assiste à un changement majeur d’orientation chez le Canadien. Cela s’inscrit dans une tendance lourde amorcée avec le repêchage annuel. La maxime « À talent égal, on choisit un Québécois » n’est plus respectée depuis belle lurette.

Jeff Gorton ne connaît pas la réalité du Québec. À preuve, Dominique Ducharme, qui a roulé sa bosse durant des années dans le hockey junior québécois en plus de diriger Équipe Canada junior, ne l’a jamais rencontré. Cela démontre que les antennes de Gorton dans « notre » hockey de développement sont nulles, ou presque.

PHOTO SETH WENIG, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Jeff Gorton

Il faudrait être naïf pour croire qu’il s’agit d’un facteur anodin. Tous ceux qui rêvent que le CH montre autant d’intérêt envers le talent d’ici sur une base régulière – et non pas une année sur 10 – devront modérer leurs attentes.

Gorton s’adressera bientôt aux médias et je suis certain qu’il fera bonne impression. Il prononcera quelques mots de salutations en français et promettra sans doute de consacrer des efforts à l’apprentissage de la langue. Au besoin, le PDG d’Air Canada pourra lui refiler les coordonnées de ses profs.

Si Gorton tient parole, je serai le premier à l’en féliciter. Après tout, peut-être deviendra-t-il un second Jesse Marsch. Premier entraîneur de l’Impact en MLS, il a relevé ce défi après moins d’une année passée au Québec. Mais son cas est l’exception.

Ce n’est pas tout : Gorton lira-t-il La Presse et Le Journal de Montréal ? Écoutera-t-il le 98,5 FM et le 91,9 Sports ? Regardera-t-il RDS et TVA Sports ? Poser la question, c’est y répondre. J’ignore, dans ces circonstances, comment il prendra le pouls du marché francophone, marché qui est à la base de la popularité du Canadien.

Pour faire passer la pilule, Molson a annoncé l’embauche prochaine d’un directeur général bilingue. Cette personne, a-t-il assuré, aura un véritable pouvoir décisionnel, étant ultimement responsable de la composition de l’équipe. Mais il souhaite avant tout que Gorton et le DG bilingue travaillent main dans la main.

Sur papier, le plan est valable. Mais soyons réalistes : le rapport de forces est déjà établi et il est clairement à l’avantage de Gorton. Son titre de « vice-président exécutif », un statut hiérarchique plus élevé que celui de directeur général, en est la première manifestation.

Jeff Gorton aura une influence cruciale dans le choix du directeur général bilingue, qui lui sera en partie redevable de son embauche. Cela teintera leur relation dès le départ.

On peut aussi croire que Gorton sera mieux payé que le DG bilingue. Et puisqu’il est celui vers qui Molson s’est d’abord tourné pour relancer l’équipe, il sera son homme de confiance.

Gorton débarque aussi à Montréal avec le sceau d’approbation de Gary Bettman, une carte additionnelle dans son jeu. Molson ne s’en est pas caché : il a consulté le commissaire de la LNH avant d’agir. Pourquoi ?

Même si Molson s’en est défendu, je crois que l’affaire Logan Mailloux l’explique en partie. En plus de susciter un tollé au Québec, la sélection du jeune homme a été jugée sévèrement par Bettman, qui s’est alors déclaré « stupéfait » par la décision du CH.

On peut croire que la cote du CH n’était pas très haute dans les bureaux de la LNH l’été dernier. Molson a tout avantage à soigner sa relation avec le commissaire, ne serait-ce que pour conserver son influence dans les affaires du circuit.

Si Bettman est ravi de l’embauche de Gorton, Molson ne s’en plaindra certes pas. Et le futur DG bilingue devrait ne pas trop se faire d’illusions sur son réel pouvoir.

Cela dit, je salue la décision de Molson de procéder à ce coup de balai. Le président de l’équipe a ratissé très large.

Le départ de Marc Bergevin, lié aux mauvaises performances de l’équipe au cours des dernières années, démontre qu’il ne s’est pas laissé berner par les miracles de Carey Price durant les dernières séries éliminatoires. Les deux premiers mois de la saison ont rappelé à quel point l’édifice est fragile.

Molson a aussi été direct à propos du travail décevant de Trevor Timmins. La surprise n’est pas son congédiement, mais plutôt que ce ne soit pas arrivé avant. Patrick Roy a raison de dire que Bergevin a été en partie victime de sa loyauté envers lui.

Paul Wilson a aussi écopé. Je ne me souviens pas d’un cas où le grand manitou des relations avec les médias ait été emporté par un pareil coup de balai. Molson souhaitait que le Canadien communique d’une manière plus aérée, et cela n’a pas été fait. Il ne faut pas minimiser la portée de ce renvoi. L’ensemble du Groupe CH a commis des impairs à ce chapitre au cours des derniers mois. Le temps est propice pour mettre en place une nouvelle approche.

Je souhaite être surpris. Je souhaite que le futur DG bilingue occupe la place qu’on lui promet. Je souhaite qu’il ne soit pas un simple adjoint de Gorton ou, pire encore, son porte-voix.

Je souhaite que Gorton ne se croie pas investi de tous les pouvoirs et travaille réellement en collégialité. Je souhaite qu’il apprenne des rudiments du français dès ses premiers mois en poste. Je souhaite qu’il découvre la pluralité de Montréal. Tenez, je souhaite même qu’il mange un jour dans un restaurant de Rosemont, du Plateau Mont-Royal ou d’Hochelaga-Maisonneuve.

Je souhaite aussi, pour tous les fans du CH, que le duo qu’il formera avec le futur DG bilingue obtienne du succès.

Je souhaite tout ça… mais mes attentes sont modestes. Et je ne peux m’empêcher de regretter la fin d’une époque, celle où le principal dirigeant hockey du Canadien parlait français.