À ce qu’on dit, Karim Mané ne regardera peut-être même pas le repêchage de la NBA ce mercredi soir. Il sera probablement au gymnase pour s’y entraîner, selon son entraîneur des dernières années.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Pourtant, le Québécois d’adoption pourrait, en silence, écrire une page d’histoire du basketball d’ici en devenant le tout premier joueur à passer directement du cégep à la NBA.

Quelques joueurs issus de la province évoluent certes dans les plus hautes sphères du basket — Luguentz Dort, Chris Boucher, Khem Birch… —, mais ils ont tous fait un détour par les universités américaines. Avoir la NBA au bout des doigts en jouant avec les Cheetahs du collège Vanier, à Saint-Laurent, n’est donc pas qu’inusité. C’est inédit.

C’est tout de même ce que s’apprête à faire Mané. Différentes simulations du repêchage lui prédisent une sélection au deuxième tour (sur deux). Le réseau ESPN voit en lui le 59e meilleur de la cuvée 2020 et lui a attribué une cote de cinq étoiles dans son classement du printemps dernier. Le site spécialisé Athletic en fait plutôt le 70e espoir disponible, alors que seulement 60 athlètes entendront leur nom.

Or, même s’il n’est pas repêché, il pourrait signer un contrat comme joueur autonome, comme l’avait fait Dort, par exemple. Des rumeurs le lient aux Raptors de Toronto, qui ont discuté avec lui au cours des dernières semaines.

Avec 15,9 points par match en 2019-2020, Karim Mané n’a pas « brisé » la Ligue collégiale québécoise la saison dernière. Or, « c’est un joueur dominant, il n’y a pas de doute », assure Marc-Olivier Beauchamp, qui l’a affronté plusieurs fois au cours des dernières années avec les Nomades du collège Montmorency, dont il est l’entraîneur-chef.

« Sur le plan statistique, il est moins ressorti, mais on s’en occupait tellement, souligne Beauchamp. Dans une équipe avec moins de gros joueurs [Vanier a compilé une fiche de 16-2], il aurait facilement fait de 20 à 25 points par match. C’est un très gros talent. »

Phénomène

Ce qui ressort surtout chez ce Sénégalais d’origine dont la famille a migré au Québec lorsqu’il avait 7 ans, c’est son physique hors du commun pour un joueur à sa position. À 6 pi 5 po (ou 6 pi 6 po, selon les sources) et 195 lb, et avec presque 7 pieds d’envergure (wingspan), il est un meneur de jeu drôlement embêtant pour la défense adverse.

PHOTO FOURNIE PAR LE COLLÈGE VANIER

Karim Mané

« Il est explosif, peut battre n’importe qui sur le drible et se rendre au panier », souligne Andrew Herztog, son entraîneur des trois dernières saisons à Vanier. « C’est aussi un excellent passeur, très habile et très intelligent. Il a tous les outils possibles. »

« Il trouve constamment ses coéquipiers avec des lobs. Même s’il rate un lay-up, il peut prendre son propre rebond », ajoute Michael Chmielewski, qui dirige le programme de basketball au collège Jean-de-Brébeuf.

« Quand il pénétrait dans la bouteille, avec son gabarit et ses opportunités de passe, ça nous causait un problème que je qualifierais d’atypique. Il correspond parfaitement au prototype du joueur de périmètre dans la NBA d’aujourd’hui », dit-il encore.

La Presse a souhaité s’entretenir avec Karim Mané, mais ce dernier ne désirait plus accorder d’entrevues avant le repêchage, nous a indiqué mardi le collège Vanier.

Sur le tard

D’abord un joueur de soccer, Mané est entré sur le tard dans le petit monde du basket québécois. Il a lancé ses premiers ballons à l’âge de 12 ans.

Résidant de la Rive-Sud, il a fait ses classes dans la concentration basketball de l’école Gérard-Filion, à Longueuil, et au civil avec le programme Pagé basketball, dans la métropole, avant de faire le saut à Vanier. Le trajet en transports en commun jusqu’au cégep pouvait parfois lui prendre jusqu’à deux heures.

Ça montre à quel point il est travaillant. Il est prêt à tout pour réaliser ses objectifs, sans jamais se plaindre ni être en retard. C’est un exemple de son éthique de travail.

Andrew Herztog, entraîneur des Cheetahs du collège Vanier

Après une première saison collégiale somme toute modeste, il a explosé à sa deuxième année, au point d’être nommé joueur par excellence du Réseau du sport étudiant du Québec en 2018-2019. Il a reçu quelques offres d’universités américaines de renommée moyenne et les a déclinées. Ses performances étincelantes dans un tournoi de démonstration au printemps 2019, puis sa participation au Mondial U19 en Grèce, ont toutefois fait grimper sa cote en flèche et l’ont placé au centre de l’écran radar de la NBA.

Des offres plus alléchantes — notamment de Michigan State — ont alors commencé à se présenter, mais Mané a créé une certaine surprise, au printemps 2020, lorsqu’il a annoncé qu’il comptait plutôt faire le saut directement chez les professionnels en se rendant admissible au repêchage.

Sa décision en a fait sourciller plus d’un, notamment parce qu’il ne pourra plus se joindre à une équipe de la NCAA, si jamais il ne se trouve pas de boulot dans la NBA — puisqu’il a signé un contrat avec un agent, il est désormais considéré comme un joueur professionnel.

Encore du boulot

Dans une analyse publiée sur le site 247sports, spécialisé en recrutement, on s’interroge pour savoir si, à 20 ans, Mané n’a pas déjà plafonné sur le plan physique. On souligne toutefois le potentiel « extrême » de ses qualités sur le terrain.

Selon Andrew Herztog, quelques équipes de la NBA lui ont déjà mentionné qu’elles aimeraient qu’il réussisse ses tirs de trois points avec davantage de régularité — son taux d’efficacité a chuté de 37 % en 2018-2019 à 21 % de 2019-2020 — et qu’il peaufine son jeu défensif.

« Ça va lui prendre juste un peu d’expérience », résume son entraîneur.

De fait, rappelle Michael Chmielewski, Mané se retrouvera sur-le-champ en compétition avec des athlètes issus des meilleurs programmes américains. « J’ai hâte de voir ce que Karim Mané peut faire contre d’autres Karim Mané, car dans notre ligue, il n’en a pas vu souvent », image-t-il.

Cela n’empêche pas que le fait qu’il a tous les atouts nécessaires dans son jeu pour aller jusqu’au bout suscite pratiquement l’unanimité.

Dans tous les cas, son histoire fait déjà rayonner le basketball québécois,

« Il est en train de montrer à tout le monde que c’est très possible de passer par le cégep et d’être vu partout dans le monde », estime Marc-Olivier Beauchamp.

Selon lui, l’occasion est belle de « regagner la crédibilité perdue », au cours des dernières années, au profit des écoles préparatoires de l’Ontario et des États-Unis, prisées par les joueurs d’ici désireux d’être remarqués par les équipes de la NBA. « J’espère que ça va nous aider à conserver nos meilleurs joueurs au Québec », dit-il.

« Quand il y a un modèle qui réussit, les recruteurs et les agents veulent le reproduire, renchérit Michael Chmielewski. Ça a explosé à Toronto, ça va arriver au Québec aussi. »