Tommy Lasorda, mort jeudi soir à 22 h 57 d’un arrêt cardiovasculaire à l’âge de 93 ans, m’a toujours fait penser à Abraracourcix.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Comme le chef du village d’Astérix, l’ancien gérant des Dodgers de Los Angeles appréciait son piédestal. Il était aussi bourru. Burlesque. Lors d’un marathon de 22 manches contre les Expos, il avait exigé – et obtenu – l’expulsion de Youppi !, qui se dandinait en pyjama sur l’abri des Dodgers…

Ça, c’est l’image que ma génération garde de Tommy Lasorda.

Mais les lecteurs plus âgés, eux, chérissent un tout autre souvenir. Car Tommy Lasorda fut, dans les années 1950, un des athlètes les plus populaires au Québec. Une vedette locale. Le meilleur lanceur de l’histoire des Royaux de Montréal. Les partisans l’adoraient tellement qu’ils se sont même cotisés pour lui offrir une voiture neuve !

Comment est né cet amour improbable ?

Retournons en 1950. Lasorda, 22 ans, est alors un lanceur gaucher sans envergure. Il ne lance pas fort. Il ne vise pas bien. Sauf qu’il possède une très bonne balle courbe. Et un sacré caractère. À sa première saison dans les ligues mineures, il avait roué de coups son arrêt-court après une erreur défensive, raconte William Brown dans son livre consacré à l’histoire des Royaux.

Le secrétaire de route des Royaux, Marcel Dufresne, remarque Lasorda lors d’une partie contre un club de Trois-Rivières. Il le recommande au DG des Dodgers, Branch Rickey, qui l’embauche pour son club-école à Montréal. Les attentes ne sont pas élevées. « Rien ne sert de t’illusionner », lance le lanceur des Dodgers, Preacher Roe, à Lasorda. « Ta balle n’est pas assez rapide pour te permettre de briller dans les majeures comme lanceur partant. Si j’étais à ta place, je lancerais en relève. Tu pourrais retirer les frappeurs en leur servant plus de courbes, et une rapide de temps en temps. »

Sauf que Tommy Lasorda est un jeune joueur entêté. Combatif. Très compétitif. C’est aussi un ancien boxeur et soldat. Il s’accroche. Avec succès. Lors de ses trois premières saisons avec les Royaux, il gagne 35 matchs et n’en perd que 17. Il espère un rappel des Dodgers. Il est plutôt vendu à la pire équipe de la Ligue nationale, les Browns de St. Louis – qui le rejettent après une semaine.

Tommy Lasorda revient donc à Montréal à contrecœur. Avec de la rancœur, aussi. « Si les Browns choisissent leurs joueurs après les avoir observés aussi rapidement, ils sont réellement des experts, dit-il à La Presse. Ils devraient remporter le championnat tous les ans. Si ma mémoire est bonne, les Browns n’ont rien fait qui vaille depuis longtemps… »

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Tommy Lasorda (à droite) avec ses coéquipiers Chris Van Cuyk et Walter Fiala, en 1951

Cet été-là, en 1953, Tommy Lasorda fait regretter aux Browns leur décision. Il termine la saison avec la deuxième meilleure moyenne de la Ligue internationale. Il gagne 17 matchs. Il brille dans la partie finale de la Coupe des gouverneurs, remportée par les Royaux. « C’est l’homme des grandes occasions », souligne La Presse.

En 1954, après neuf victoires consécutives, les Dodgers le rappellent. Enfin. Lasorda réalise son rêve de jeunesse. Ça dure… neuf manches. En août, les Dodgers le renvoient à Montréal. Les partisans sont heureux.

Lasorda ?

Un peu moins. Il se confie longuement à ce sujet, l’été suivant, lorsqu’il reçoit un journaliste de La Presse chez lui, dans le nord de Montréal.

« Le rêve de tout joueur de baseball, c’est d’évoluer un jour dans les ligues majeures. Ce fut mon rêve à 7 ans. Ce l’est encore aujourd’hui. Je suis certes heureux de revenir à Montréal, où je connais un tas de gens, où je possède plusieurs amis. Mais vous comprendrez facilement que je n’ai pas accepté la nouvelle de mon retour avec les Royaux avec le même enthousiasme qu’on apprend devoir être le lanceur partant des Dodgers le lendemain. »

« Je préfère néanmoins jouer régulièrement avec Montréal, dans la Ligue internationale, que de regarder évoluer mes coéquipiers de Brooklyn jour après jour sans chance de figurer dans l’alignement. »

En 1955, Tommy Lasorda continue d’enchaîner les victoires. Et de conquérir Montréal. Son franc-parler plaît aux amateurs. Sa combativité aussi. Une fois, il retire le coureur Howie Phillips, coupable d’avoir ambitionné sur les sentiers. Phillips, frustré, se rue sur Lasorda. Qui riposte avec une série de coups de crampons bien placés. Une autre époque. La police intervient pour séparer les deux hommes. Étonnamment, Lasorda n’est pas expulsé. Mais lorsqu’il revient au monticule, il porte un numéro différent. Il avait déchiré son chandail habituel pendant la bagarre…

En 1956, Tommy Lasorda quitte les Royaux pour les Athletics de Kansas City. Son départ attriste les amateurs locaux, qui lui organisent une fête au stade Delorimier. Ce retour dans les majeures sera un échec (0-4, 6,15). En 1958, il revient donc à Montréal. Plus dominant que jamais. Il enregistre sa 100e victoire avec l’équipe – un record de franchise – et est nommé meilleur lanceur de la ligue. Les fans se cotisent pour lui offrir un gâteau, des articles ménagers et une voiture neuve.

« Des joueurs comme toi, j’aimerais en avoir 20 ! », lui lance son gérant, Clay Bryant, qui avait refusé le printemps précédent de le prendre comme entraîneur adjoint. Lasorda quittera définitivement Montréal en même temps que les Royaux, après la saison 1960.

À la fin des années 1980, Tommy Lasorda confiera à Réjean Tremblay : « J’ai été heureux à Montréal avec ma femme et mes enfants. Les gens ont toujours été gentils avec moi. Ça fait près de 30 ans que j’ai quitté la ville, et je retrouve encore des amis ou des connaissances. »

À la tête des Dodgers de Los Angeles, Lasorda remportera deux fois la Série mondiale. Deux titres de gérant de l’année dans la Ligue nationale. Il sera intronisé au Temple de la renommée en 1997. Et sauf erreur, il reste, à ce jour, le seul gérant du baseball majeur ayant obtenu l’expulsion de la mascotte de l’équipe adverse.