J’ai eu l’impression de tomber sous hypnose, hier, en écoutant Stephen Bronfman et Pierre Boivin vanter les mérites d’un club de baseball majeur en garde partagée entre Montréal et Tampa Bay.

Philippe Cantin Philippe Cantin
La Presse

Les deux hommes sont de solides vendeurs. Ils ont loué le concept de « villes sœurs », souligné que nous vivons dans un « monde différent » où les modèles d’affaires sont constamment remis en cause, salué « l’audace » du baseball majeur qui leur permet d’étudier une idée « novatrice ». Ils ont parlé « d’économie de partage », des Airbnb et Uber de ce monde, et dit qu’il était « fascinant » de voir le sport obtenir l’occasion d’emboîter le pas à ces grands bouleversements.

Après une demi-heure, la tête pleine de ces mots magiques (comment, après tout, être contre le progrès ?), j’étais prêt à faire un dépôt pour une paire de billets de demi-saison, pour cette future demi-équipe, dans un nouveau stade demi-moderne, sans toit rétractable ni sièges chauffants. C’est vous dire à quel point ils se sont exprimés avec conviction.

Le charme n’a cependant pas duré. Et très vite, je me suis demandé pourquoi Bronfman et Boivin soutenaient un plan pareil qui, avouons-le, n’a rien à voir avec l’idée qu’on se fait du retour des Expos.

(D’ailleurs, rayons les mots « retour des Expos » de notre vocabulaire. Le projet maintenant sur la table n’est pas celui de la renaissance des Z’Amours, mais quelque chose de fort différent. D’une part, l’équipe ne pourrait s’appeler ainsi, il faudrait trouver un nom susceptible de représenter deux villes n’ayant absolument rien en commun. Et pourquoi pas les Moitié-Moité ? Half & Half, ça se dit bien en anglais aussi. D’autre part, et j’y reviendrai plus loin, nos Expos profitaient du sceau « 100 % Montréal », de là l’attachement qu’on éprouvait pour eux.)

***

Les plus calculateurs diront que l’approche de Bronfman et Boivin est stratégique. Et qu’au fond, en autorisant l’étude de ce concept de garde partagée, le baseball majeur veut accentuer la pression sur les autorités publiques de la grande région de Tampa Bay afin d’obtenir un nouveau stade. Si ça fonctionne, tant mieux pour eux. Montréal serait alors récompensé en obtenant un club de l’expansion. Dans le cas contraire, les Rays déménageraient en bonne et due forme à Montréal, sans garde partagée.

Ce raisonnement est valable, mais ne me convainc pas entièrement. Bronfman me donne vraiment l’impression de privilégier, pour des raisons économiques, la garde partagée : risque financier moins important (un club de l’expansion coûterait une fortune), stade beaucoup moins coûteux (pas de toit rétractable), organisation déjà performante, ce qui évite les saisons de petite misère qui sont souvent le lot des nouvelles concessions, et aucun match à Montréal en avril et en mai lorsqu’une pluie froide peut gâcher la soirée.

Ce calendrier permettrait aussi à l’équipe de se sortir des pattes du Canadien au printemps. (Oui, un jour ou l’autre, Carey et ses camarades participeront aux séries éliminatoires.)

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

Pierre Boivin

Ce n’est pas tout : avec ce scénario, nos Moitié-Moitié joueraient dans la division Est de la Ligue américaine, comme l’a rappelé Bronfman avec insistance. Ce serait une excellente nouvelle, puisque des équipes populaires comme les Yankees de New York, les Red Sox de Boston et les Blue Jays de Toronto s’arrêteraient au stade du bassin Peel. En plein été, elles attireraient des touristes des États de New York et du Massachusetts, ainsi que de la région de Toronto, créant ainsi des retombées économiques réelles et vérifiables.

J’ai aussi l’impression que Bronfman en a par-dessus la tête d’attendre sa concession de baseball majeur. Il a rappelé qu’il travaillait sur ce dossier depuis 2012, et on a perçu chez lui une certaine impatience au cours des derniers mois face à l’absence de développements concrets. Cette idée de « garde partagée » donne vie au projet.

Je suis d’accord avec Bronfman et Boivin sur un élément : le baseball majeur envoie un signal très positif à propos de Montréal en autorisant cette démarche. Le genre d’approbation dont rêverait Québec dans sa quête d’une équipe de la Ligue nationale de hockey. (Au fait, si cette garde partagée fonctionne un jour au baseball, pourrait-on imaginer une expérience semblable avec les Panthers de la Floride qui disputeraient la moitié de leurs matchs à Québec ?)

***

Si on dresse la liste des plus et des moins à propos de la garde partagée, les éléments positifs sont nombreux. Ainsi, il serait plus simple de remplir le stade 40 fois par saison plutôt que 81. En revanche, on se bute vite à trois problèmes cruciaux.

Le premier est la réaction des amateurs de Tampa Bay. Accepteront-ils de voir leur club s’envoler pour Montréal alors que les matchs deviennent significatifs en deuxième moitié de saison ? Qu’ont-ils à gagner de ce scénario ?

Le deuxième est celle de l’Association des joueurs. Les baseballeurs ne seraient sûrement pas heureux d’être ballottés d’une ville à l’autre.

Le troisième touche directement les partisans montréalais. Comment développer un sentiment d’appartenance envers une équipe pas vraiment à nous ? Comment développer des liens forts, faits de fidélité et de passion transmise de génération en génération, avec un club qui débarquerait chez nous un beau jour de la fin de juin, alors que la saison est déjà largement entamée ? Comment convaincre les joueurs de s’engager dans la communauté ? Comment faire en sorte qu’ils ne se sentent pas comme des touristes ?

Dans le sport professionnel, ces enjeux émotifs sont déterminants. Un club vit de l’amour de ses fans.

Oui, je sais bien qu’il ne faut pas s’enfermer dans le passé, je sais bien que le modèle d’affaires du sport change de plusieurs façons.

Ainsi, le jour même où Bronfman et Boivin font le point sur ce dossier, le Comité international olympique (CIO) adopte un changement majeur à sa charte à propos des « entités hôtes ». Les Jeux ne seront plus confiés à une ville, mais en principe à une ville. « La commission exécutive du CIO peut décider que “hôte” fait référence à d’autres entités, telles que plusieurs villes, régions et/ou pays », ajoute-t-on.

Voilà un développement significatif. On ouvre la porte à des Jeux olympiques en garde partagée. Mais entre les Jeux olympiques et un club nord-américain de sport professionnel, il y a un monde de différence.

Je veux bien laisser la chance au coureur en attendant que Bronfman et Boivin nous fournissent de nouveaux éclairages. Mais je demeure profondément perplexe face à cette idée de garde partagée.