Georges St-Pierre n'a pas gagné tous ses combats en 2010. Il s'est fait terrasser par la patineuse artistique Joannie Rochette à la fin du cinquième round d'un combat acharné. In extremis, la médaillée de bronze des Jeux olympiques de Vancouver a en effet été élue athlète québécoise de l'année par les lecteurs de La Presse et les internautes de Cyberpresse. Elle est sous le choc.

Simon Drouin LA PRESSE

Joannie Rochette demande qu'on lui défile la liste des finalistes. Alexandre Bilodeau, Charles Hamelin, Jasey Jay Anderson, Erik Guay... Elle n'en croit pas ses oreilles. Surtout quand elle entend le nom de Georges St-Pierre, athlète canadien le plus connu sur la planète.

Non, les gens n'ont pas oublié. Pourtant, elle est à même de le constater. Chaque jour, des gens viennent la voir pour la féliciter, lui offrir leurs condoléances pour la mort de sa mère. Ça l'étonne encore.

«Même si ça me fait chaud au coeur, ça me dépasse, dit-elle. Normalement, les Jeux olympiques, ce sont deux semaines qui passent et à un moment donné, on oublie. J'en reviens pas que les gens aient voté pour moi. Je trouve ça vraiment beau.»

Son histoire n'a pas marqué que les Québécois. Elle a eu un impact un peu partout dans le monde, surtout aux États-Unis. Le magazine Time a inclus sa performance parmi les 10 événements sportifs qui ont marqué 2010. Elle a été en nomination pour les ESPY Awards dans la catégorie «moment sportif». Elle fait partie du top 10 des tendances Twitter de l'année dans la catégorie «personnes» aux côtés de Justin Bieber, Julian Assange et Mel Gibson.

Les Jeux olympiques de Vancouver sont terminés depuis 10 mois. Joannie Rochette a l'impression que ça fait deux semaines. Comme si le temps s'était arrêté depuis qu'elle a marché dans le stade BC Place comme porte-drapeau de l'équipe canadienne à la cérémonie de clôture.

Elle avait hésité avant d'accepter ce rôle. Elle avait gagné une médaille de bronze alors que plusieurs de ses collègues étaient champions olympiques. Elle craignait aussi la réaction des autres athlètes: elle avait peur de les rendre mal à l'aise à l'égard du décès de sa mère. Ne devrait-elle pas être rentrée à la maison pour commencer son deuil?

Déchirée entre le drame et le désir de célébrer. Elle l'est encore un peu. Joannie Rochette n'est pas dupe. Son exploit sportif est authentique. Elle est devenue la première patineuse canadienne médaillée aux JO en 22 ans. Mais elle sait qu'elle doit cette reconnaissance du public à l'épreuve qu'elle a dû surmonter. Elle aimerait pouvoir dissocier les deux événements. Impossible. Sa mère est au coeur de l'histoire, comme elle fut au coeur de sa vie.

«C'est drôle parce qu'elle ne voulait pas être au centre de l'attention, rappelle Joannie. Elle haïssait les médias! Elle a donné une entrevue une fois dans sa vie... et elle m'a fait jurer qu'elle n'aurait jamais à en donner une autre.»

En perdant sa mère, Joannie Rochette a perdu sa plus grande alliée. Dans le contexte de la compétition la plus importante de sa vie, elle était privée de celle qui partageait son stress dans ce sport si solitaire, qui remettait de l'ordre dans sa tête quand ça ne tournait pas rond.

«C'était un test de vie, dit-elle. Ça a été une grosse montagne à surmonter. Il y a eu plusieurs moments où je me demandais comment j'allais passer à travers. Je me sentais vraiment seule. C'était l'enfer. Je ne voulais pas sortir de l'autobus, affronter les caméras et le regard des autres, qui me rappelaient ce qui arrivait.»

Elle a reçu l'aide de son entraîneuse Manon Perron, de Sylvie Fréchette, du Comité olympique canadien, du comité organisateur des Jeux, qui a accordé à son chum Guillaume la permission exceptionnelle de loger avec elle au Village des athlètes. La patineuse de vitesse Tania Vicent, elle aussi très éprouvée par le décès de sa mère quelques années plus tôt, lui a fait comprendre qu'elle n'avait pas à se sentir coupable de vouloir retourner sur la glace au lendemain de la mort de sa mère.

«J'ai pris une journée à la fois, une chose à la fois, se souvient Rochette. Je savais que mon père aussi vivait des moments difficiles. Je me demandais comment il ferait pour dormir seul la première nuit à l'hôtel.»

Les messages de soutien affluaient de partout. Les lire la faisait pleurer. Son chum a dû lui confisquer son téléphone. «Je sentais tellement que les gens étaient derrière moi que je ne voulais pas les laisser tomber», dit-elle cependant.

Elle en a encore une boîte pleine à la maison et compte bien tous les lire un jour. À Vancouver, un message l'a particulièrement touchée. Celui d'une petite patineuse de 8 ans, qui avait perdu sa mère d'un cancer. La semaine suivante, elle avait quand même pris part à une compétition et avait gagné une médaille. «Elle m'a dit que moi aussi, je serais capable, que je rendrais ma mère fière.»

Rochette n'a pas de souvenir précis de son programme court. Elle se rappelle un peu de la pose de départ, de ses derniers coups de patin. Entre les deux, rien. «Je me souviens juste d'être soulagée d'avoir fini. Quand j'ai vu que j'étais troisième, j'ai compris que j'avais vraiment une chance d'avoir une médaille. Ça m'a remis dans la game. Ça été un peu moins pire de retourner sur la glace.»

Après cette performance émotive, le courage de la patineuse a été amplement souligné. Qu'en pense la principale intéressée? «Tout le monde est courageux, répond-elle. Simplement, ce n'est pas tout le monde qui a la chance - ou la malchance - de le prouver devant les projecteurs. Depuis les Jeux, j'ai rencontré des gens qui se battent chaque jour avec le sida, qui ont la sclérose en plaques, qui sont sur leur lit de mort. Ce sont des gens hyper courageux. Tout le monde est courageux.»

Le retour à Montréal a été très difficile. «J'étais sur le pilote automatique. On dirait qu'il n'y avait pas de séparation entre le jour et la nuit. C'était une roue sans fin qui tournait.» Le plus dur a été la première visite à sa maison natale de l'Île-Dupas, qu'elle a retardée le plus longtemps possible. «C'était comme faire face à la réalité. Ça m'a pris du temps pour avoir le courage.»

Au moment de l'entrevue, Rochette était au fin fond de l'Ontario, à Thunder Bay, à l'amorce de la tournée canadienne Celebration on Ice. Six spectacles en six soirs, voyages de nuit en autobus.

D'ici avril, elle aura donné 100 spectacles aux quatre coins de la planète. Un rythme d'enfer, mais aussi une façon de concrétiser un de ses rêves, celui de pouvoir vivre de son sport. Ça lui manque de ne pas pouvoir le partager avec sa mère, la seule personne qui la comprenait à «100%», qui connaissait ses «forces» et ses «faiblesses», sur la glace et dans la vie.

«Ça fait quand même 10 mois qu'elle est partie, mais il n'y a pas un instant où je ne sens pas son absence. C'est une vie différente. En même temps, j'arrive à être heureuse, à être contente de ce que j'ai accompli. Je fais ce que j'ai toujours voulu du côté professionnel, mais ça me manque de ne pas avoir quelqu'un avec qui le célébrer. Qui sait par où je suis passée depuis le début. Qui comprend ce que ça veut vraiment dire pour moi d'être rendue là.»

Photo: Miguel Legault, collaboration spéciale

Les Jeux olympiques de Vancouver sont terminés depuis 10 mois, mais Joannie Rochette a l'impression que ça fait deux semaines.